Comité pour la Réforme de la Justice Familiale

CRJF 

 

 

 

 

Le Comité pour la Réforme de la Justice Familiale n’est pas une association mais un groupe de chercheurs qui veulent donner une description et une analyse de la justice familiale en France aux fins d’en demander l’amélioration, et même la réforme profonde. Il se propose de publier des articles, des ouvrages ou d’autres œuvres destinés à attirer l’attention du public et des responsables sur les difficultés actuelles en la matière. Le CRJF est ouvert aux chercheurs qui voudraient apporter leurs contributions et il est disponible pour participer aux diverses structures de recherche où on le convierait. A côté des chercheurs, il accueille volontiers ceux qui voudraient être des sympathisants. Il peut travailler avec les associations qui le sollicitent. Son organe ordinaire de diffusion est constitué par le présent blog, qui comportent à la fois témoignage et analyse. 

 

Pour le moment, le principal ouvrage du CRJF est:

 

APPEL A UNE REFORME DE LA JUSTICE FAMILIALE, de Jean-Marc Ghitti, aux éditions du Cerf, 2010.

 

Il fait suite à trois autres ouvrages du même auteur chez le même éditeur:

> La Séparation des familles

> L'Etat et les liens familiaux

> Pour une éthique parentale.

Par justiceetfamille.over-blog.com
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Appel à une réforme

de  la justice familiale

 

 

 

          Texte fondateur du CRJF

 paru dans "Le Débat" en janvier 2008

 

 

La réforme de la justice, dont l’affaire d’Outreau a projeté la nécessité sur le devant de la scène médiatique, a été enterrée par les modestes mesures prises sous le Garde des Sceaux Clément. Le travail actuel de la Chancellerie porte sur la politique pénale et laisse de côté la réforme de l’institution. Pourtant les imperfections de cette dernière et la crise de confiance qu’elle traverse n’ont pas disparu comme par enchantement. On en observe les effets quotidiens dans la justice familiale, soit à travers les drames que révèlent les faits divers (suicides de parents, meurtres d’enfants, etc.), soit à travers la face obscure de la famille contemporaine.

 

La face obscure de la famille contemporaine

Cette face peut être mesurée par plusieurs indicateurs. Le premier est la judiciarisation des relations familiales. Il faut être bien conscient de la manière dont, en France, l’Etat a mis progressivement sous tutelle les relations familiales en soumettant la vie privée à la puissance publique. 1884 : réintroduction du divorce et pouvoir donné au juge d’en régler les effets pour les enfants ; 1889 : introduction de la déchéance paternelle ; 1912 : institution des tribunaux pour enfants et développement de la fameuse « enquête sociale » ; 1970 : suppression de la puissance paternelle. Dans les années 1960-1970, ce dispositif lourd a accru sa puissance par un simple effet de masse dû à l’explosion du contentieux familial. Ce contentieux ne peut s’apprécier aux seuls chiffres du divorce. Les unions hors-mariage avec enfants donnent lieu à de très fréquentes séparations dont il est difficile de tenir le décompte. La proportion des enfants ayant à subir le conflit de leurs parents serait très approximativement de 1 enfant sur 3. Tous ces conflits ne sont peut-être pas tragiques, quoi qu’ils puissent cacher de nombreuses frustrations à long terme et avoir des effets morbides, mais il n’en demeure pas moins que le nombre de mesures d’assistance éducative, parfois judiciaires et parfois administratives, est en constante augmentation.

Cela nous conduit donc au deuxième indicateur de cette face obscure de la famille contemporaine, qui est le malaise de l’enfance. La protection de l’enfance, qui sera un des soucis majeurs de la société de demain, est nécessaire, animée des meilleures intentions et cependant porteuse de graves dangers si elle devient un instrument de contrôle étatique des familles, de normalisation des mœurs et de pénalisation des comportements. Il est important qu’au lieu d’avoir le nez sur les faits, elle travaille à s’éclairer sur les conditions qui produisent malaise, angoisse et passages à l’acte. Les structures familiales sont-elles toutes aussi favorables à la santé psychologique des enfants ? Les dispositifs judiciaires courants, qui précipitent la crise de la paternité, ne comportent-ils pas une dimension de maltraitance ? Les droits de l’enfant ne peuvent-ils pas avoir l’effet pervers de faire de celui-ci, si l’on surévalue sa parole, un objet de manipulation ? Le malaise des enfants déchirés par les conflits parentaux et celui des adolescents déprimés ou tout-puissants, s’ils appartiennent à la face obscure de la famille contemporaine, doivent ouvrir moins sur une « protection » de l’enfance, qui arrive toujours trop tard, que sur de nouvelles formes de sollicitudes prévenantes. Les juristes doivent se demander si toutes les structures familiales se valent, en vertu des principes de neutralité du droit, de liberté de choix des individus, d’égalité de tous les citoyens, ou si ces principes doivent être équilibrés par celui de l’intérêt de l’enfant et de son droit à notre protection et sollicitude en tant qu’être faible et sans défense. Les magistrats doivent s’interroger sur les effets de leurs pratiques habituelles en tant qu’elles produisent abandon et monoparentalité, frustration et révolte. C’est à ce niveau que se construit une véritable protection de l’enfance, autre qu’épidermique et réactive. L’appareil judiciaire ne peut indéfiniment tenter de réparer les dégâts qu’il a lui-même causés.

Du reste, ces dégâts ne se laissent pas lire que chez les enfants. Car qu’advient-il lorsque ces enfants grandissent ? L’excessive judiciarisation des relations familiales et l’exposition des enfants aux idéologies et jeux de pouvoir qui occupent les adultes ne sont-elles pas de nature à produire chez un peuple un véritable malaise moral ? Si l’on croit vraiment que la famille a été la cellule de base de la société, son délabrement ne peut pas être sans conséquences sociales. On a souvent constaté, récemment encore, le contraste qui existe, dans notre pays, entre les conditions d’existence objectives et le sentiment de déprime très largement partagé, même dans des couches assez aisées de la population. Les conditions morales de la vie d’une nation sont dépendantes de facteurs, plutôt inconscients, et qui ne parviennent pas jusqu’au débat politique. C’est ainsi qu’on peut penser, par exemple, que la précarité des liens familiaux dans notre pays et son amplification par l’institution judiciaire plongent les individus esseulés dans un désarroi latent, nourrissant en eux une sorte d’insécurité psychologique qui les rend vulnérables lorsqu’il s’agit d’affronter la réalité économique et l’avenir. Lorsque le fonctionnement de la justice civile met sous le joug de dispositifs qui les contraignent les relations les plus intimes, on ne peut s’étonner qu’il résulte de cette servitude une déprime larvée. Or c’est le rôle de la politique de travailler sur le moral de la nation, non pas par une fallacieuse fuite en avant dans le consumérisme, mais en proposant des réponses législatives et institutionnelles adaptées.

La plupart des magistrats de nos tribunaux et cours  font leur métier sans avoir conscience de la fonction politique qu’ils ont. Pensant appliquer le droit et substituant une conception judiciaire et factice de l’intérêt de l’enfant au bien réel des enfants et de leurs parents, ils semblent ne pas voir que la fonction qu’ils exercent est de mettre en place un système d’oppression. Comment une famille peut-elle vivre, des années et des années, dans des contraintes extrêmement dures ? Toutes les situations d’oppression produisent du désespoir, de la maladie, du dégoût à l’égard de la société qui les organise.

 

Vie familiale et appareil judiciaire

Lorsqu’on s’interroge sur les errements qui ont pu conduire au régime où un Etat, qui se veut protecteur et orienté par la recherche de l’intérêt de l’enfant et des personnes, en vient à produire des situations si violentes, si agressives pour ceux qui les vivent, plusieurs hypothèses s’offrent à nous, non exclusives les unes des autres.

La première ne peut être discernée que par une philosophie profonde capable d’analyser l’échec interne du droit. L’occident a nourri à l’égard du droit, depuis le dix huitième siècle, un espoir tel qu’il ne peut qu’ouvrir sur la désillusion. La rationalité juridique est trop abstraite et désincarnée pour pouvoir, par elle seule, gouverner les comportements humains. Si l’on donne ce rôle au droit, il devient une arène où s’affrontent des idéologies et des intérêts contraires afin d’imposer une interprétation contre les autres. Le judiciaire est cette arène où, au sein du droit, se fait jour un jeu de pouvoir qui ne doit rien au droit. S’agissant de la famille, le droit s’est trouvé pris et instrumentalisé, jurisprudence à l’appui, par l’idéologie individualiste sur quoi se fonde notre régime, et par celle de la lutte des sexes. D’ailleurs, du point de vue de la philosophie fondamentale, nous ne pouvons ici indiquer qu’en passant que les recherches récentes en ontologie, qui ont dévoilé après Merleau-Ponty la dimension charnelle unissant entre elles les existences, éclairent combien la normativité occidentale qu’est le droit, individualiste en son fond, est dans un tel contraste avec l’expérience existentielle qu’elle génère une souffrance qui lui est propre, dont l’éthique pourrait être le seul remède. Sans nous arrêter sur ces problèmes difficiles, constatons que, malgré l’apparent pédocentrisme des discours et la lénifiante convention sur les droits de l’enfant, l’enfance ne peut en aucun cas imposer sa propre lecture du droit et se trouve sacrifiée à des luttes qui la dépassent. En contradiction avec les principes mêmes du droit, la pratique judiciaire, qui n’est qu’en théorie une application des lois, met en place une interprétation officielle qui ouvre sur un système de domination, violent contre les personnes matures et immatures. Tout en ordonnant sur le devant de la scène un jeu de paroles, le procès est en réalité un jeu de puissances qui met en échec les solutions véritablement dialogiques.

Une deuxième hypothèse s’accorde assez bien à celle-ci. Elle consiste à se demander si la législation française sur le divorce, telle qu’elle se comprend d’après ses textes fondateurs, ne repose pas sur un oubli originaire : celui de l’enfant. Les promoteurs du divorce civil, d’abord à la période révolutionnaire puis sous la troisième République, ont principalement pour souci de faire du droit un instrument permettant à l’individu de s’émanciper du clan familial ainsi que de la morale ecclésiastique. Ils veulent donner au droit civil une autonomie par rapport au droit canon et extraire la question de la dissolubilité du mariage hors de la théologie. A ce double niveau, familial et religieux, leur souci est politique et ils sont peu retenus par la dimension existentielle de la question. Lorsqu’ils abordent cette dimension, ils n’envisagent que la problématique conjugale. A tel point que, en bonne procédure, ce n’est que dans un second temps qu’on considère « l’effet » du divorce sur les enfants. Dans la pensée du dix huitième siècle, où se forme la pensée du divorce en occident, l’enfant n’est pas objet d’une attention particulière. Malgré les efforts de Rousseau, l’enfant est encore une matière plus qu’un sujet en formation. Même chez Rousseau, d’ailleurs, le rôle parental dans l’éducation est peu considéré puisqu’il choisit de raisonner sur un enfant, Emile, qui serait orphelin de père et de mère ! Il est utile de rappeler que l’architecture législative concernant le divorce est mise en place avant les grandes découvertes de la psychanalyse. Il est vrai que, par la suite, et notamment grâce à la psychanalyse, on en est venu à poser le problème de manière plus psychologique et à comprendre que s’il y a un être qui est concerné par le divorce, plus encore que ne le sont les époux, c’est l’enfant, en tant qu’il peut porter toute sa vie en lui cette déchirure. On se servira alors, comme on le voit de nos jours, de la notion d’intérêt de l’enfant, qui existait déjà mais avec un sens exclusivement matériel, pour introduire des considérations psychologiques et on en viendra à l’idée de protéger les enfants du conflit parental. Mais on le fera dans un cadre législatif qui, bien qu’évoluant beaucoup, conserve son architecture première, c’est-à-dire qu’on tentera de gérer tant bien que mal les « effets » du divorce sur l’enfant, sans jamais revenir sur l’idée que le divorce en lui-même est une question conjugale. Or, en réalité, le divorce est d’abord une question parentale, dès lors qu’un couple a eu des enfants. On remarque sur ce sujet, mieux que sur aucun autre, combien le droit, dans sa formation historique et dans son application ordinaire, est complètement indifférent à la science, en l’occurrence à la psychanalyse et à ce qu’elle a pu nous apprendre sur l’enfance. On ira même jusqu’à tordre la psychanalyse pour qu’elle justifie le droit, en particulier l’éviction des pères, en construisant la thèse tendancieuse d’une fonction paternelle qui s’exercerait d’autant mieux que le père est absent ! Droit et science sont deux rationalités qui se sont souvent affrontées, en général au détriment du droit, parce qu’il n’est pas en prise sur l’être, alors que la science l’est même si elle n’en épuise pas la compréhension.

La troisième hypothèse explicative est plus spécifiquement politique, même si elle est en partie contenue dans les deux premières. La crise de la famille contemporaine est un sujet infini d’analyse pour la sociologie, et aussi pour la psychologie, mais la question n’est-elle pas mal posée ? Car il ne saurait y avoir de vie familiale sans crise. La famille étant une structure d’intimité, hautement affective, où les existences se frottent et s’affrontent, vouloir y supprimer les crises, au nom d’un irénisme idéaliste, revient à la supprimer. La crise est d’ailleurs nécessaire à la formation et à l’évolution des personnes. Le problème est plutôt de savoir pourquoi la famille, qui est précisément faite pour vivre les crises et les traverser, est aujourd’hui trop fragile pour le faire et vole en éclats dès qu’il y a conflit. La sociologie, par la manière même dont elle constitue son objet, sous-estime le rôle du droit et des mécanismes proprement politiques, et la psychologie l’ignore. Il se pourrait, pourtant, que psyché et socius soient des objets dérivés, eux-mêmes constitués par des processus politiques. L’histoire politique montre que l’Etat a externalisé les régulations familiales et a donné à son appareil judiciaire le monopole de la régulation des conflits, au point qu’aujourd’hui nombreux sont ceux qui  ne peuvent pas penser autrement l’intervention d’un tiers régulateur que sous une forme étatique. C’est ce qu’on observe sous le phénomène de la judiciarisation des conflits familiaux. Or la perversité essentielle des procès n’a pas été découverte hier : c’est une découverte socratique, toujours au cœur de la philosophie. Elle tient, au-delà de la posture apparente du juge, qui justement n’est une neutralité et impartialité qu’en posture, à l’inévitable implication du judiciaire dans le conflit. Et en France plus qu’ailleurs, le troisième pouvoir, si indépendant soit-il, est et demeure un pouvoir régalien de l’Etat : c’est le pouvoir de l’interprétation exclusive des lois contenues dans les codes issus du pouvoir législatif. C’est ce qu’on peut appeler le pouvoir herméneutique.  Un pouvoir, par définition, est volonté de décider et d’imposer, en l’occurrence d’imposer une interprétation. Toute interprétation est commandée par une intention. Dans la dynamique  complexe d’un conflit familial, faire du judiciaire le seul mode de régulation possible revient à y introduire une logique de pouvoir qui avive ce conflit. Parce que l’institution judiciaire est d’abord un pouvoir, celui d’imposer sa décision aux différents membres d’une famille, elle ne peut concevoir de solution que sous forme de distribution inégale des pouvoirs. C’est ainsi que dans le contentieux le plus fréquent entre les parents sur le lieu de résidence des enfants, attribuer cette résidence à l’un revient non pas tant à définir un lieu de vie qu’à octroyer à l’un une puissance, et même une toute-puissance, sur les enfants et aussi sur l’autre parent. Le partage de l’autorité parentale tel qu’il est inscrit dans la loi  est constamment contredit par une logique de pouvoir propre à l’institution. Entre la loi qui affirme, à peu de frais, la coparentalité, l’équilibre entre père et mère, et l’institution judiciaire, qui ne raisonne qu’en terme de domination, c’est toujours la seconde qui l’emporte. Le problème de ceux qui réfléchissent à ces questions, c’est qu’ils se contentent, non sans hypocrisie, de l’affirmation des principes sans regarder les situations concrètes, qui seules sont réelles. Le parent chez qui l’enfant habite peut, de fait, retenir toutes les informations, ne jamais associer l’autre aux choix éducatifs, déménager où il veut pour rendre les droits de visite impraticables, retenir les enfants au moment de l’exercice de ces droits de visite, profiter du temps qu’il passe avec les enfants pour les installer tranquillement dans une défiance à l’égard de l’autre parent dans le but de les détourner progressivement d’aller le voir. Il le peut, et il le fait très souvent : c’est ce que montre la réalité. Car c’est une règle bien connue que là où il y a toute-puissance, il y a forcément abus de pouvoir. En principe, une authentique démocratie se propose d’enrayer cette règle ; et pourtant, dans les séparations, le seul « mode d’emploi » qui circule vraiment chez les parents en conflit (et on le dit assez aux femmes qui veulent divorcer) est celui qui pose que plus on abuse, plus on gagne. En effet, que fait le juge dans de pareilles situations d’abus ? Cherche-t-il à rétablir l’équilibre, comme le voudrait la loi, et à soutenir la coparentalité ? Point du tout. Il déclare, comme l’y incline la jurisprudence, que le conflit est vif, que la médiation familiale n’est pas possible, non plus que la résidence alternée, et qu’on ne peut que réduire les droits du « parent visiteur » ! Est-ce que c’est là appliquer la loi ? Non, c’est la contredire, la détourner, et c’est précisément à cela que se livre le judiciaire. Est-ce réguler un conflit par intervention d’un tiers impartial ? Non, c’est instaurer, contre la loi, contre le droit, une logique de domination, qui est précisément celle de l’institution régalienne et qu’elle tend à reproduire en donnant à un parent tout pouvoir sur les enfants et sur l’autre parent. Est-ce pacifier les relations et aider une famille à sortir de sa crise ? Non, c’est accumuler les rancoeurs, les révoltes et relancer sans fin les procédures ; c’est liquider une famille. La judiciarisation se nourrit d’elle-même. On ne la comprend pas du tout si l’on reste à l’idée d’un tribunal qui est là pour appliquer la loi : le tribunal est là pour mettre en place des procédures au bout desquelles il sera fait exception à la loi générale et ordinaire !

Ces trois hypothèses rejoignent une réalité bien connue : le droit du divorce est un droit des coups tordus qui ouvre le champ à tous les règlements de comptes. Nous avons vu que le droit dans son application cède les principes à l’idéologie, que l’enfant passe au second plan, que l’institution judiciaire est commandée par une logique de la domination, mais il nous reste cependant à préciser que cette institution peut prendre appui sur des services sociaux qui la renforcent. Ceux-ci jouissent du statut de l’expertise. La République s’est fondée en référence à la rationalité scientifique, en laquelle elle pensait pouvoir trouver des normes universelles et a chargé son élite du pouvoir de faire valoir ces normes. Ainsi, c’est en s’appuyant sur la psychiatrie naissante et sur ses services sociaux qu’elle construit une instance d’expertise quant aux mœurs, dotant cette instance d’outils juridiques et pratiques dont le plus célèbre est l’enquête sociale dont les familles peuvent faire l’objet. On se demandera si cette conception rationaliste, hiérarchique, autoritaire et normative, très datée historiquement, peut encore valoir, bien qu’elle soit toujours largement utilisée, dans nos sociétés qui glissent d’une République régalienne à une démocratie plus citoyenne et pluraliste. Les mutations en cours dans le travail social n’ont pas encore effacé l’ancien modèle, reposant sur le pouvoir des experts, c’est-à-dire sur la conjonction entre la puissance étatique et un savoir officiel, car ce modèle convient tellement mieux à l’institution judiciaire qui y recourt sans cesse. Pourtant, si l’on confronte l’expérience au dispositif politico-théorique du vieux modèle de l’expertise, il saute aux yeux que ce modèle agonise. La psychiatrie la plus probe refuse désormais de jouer à l’expertise. S’engagent dans l’expertise les psychiatres les moins conscients des enjeux. Les cours d’appel choisissent des psychiatres nullement représentatifs de leur profession mais conformes à la logique du régime judiciaire en place. Si bien qu’il existe une psychiatrie d’Etat, moins soucieuse de science et de médecine que de conformité à la commande judiciaire. Si d’autre part l’on observe ce que sont les enquêtes sociales et comment travaillent les psychologues, assistants sociaux et éducateurs dans les associations au service du juge des enfants, on comprend vite qu’il se bricole quelques outils théorico-pratiques adaptés à la commande. Les analyses de Foucault sont encore très utiles pour comprendre comment un savoir, lorsqu’il est épistémologiquement faible, s’explique par la stratégie de pouvoir qui le génère. Ainsi voit-on fleurir dans ces services, outre les différents orientalismes de circonstance liés au «lâcher-prise », des concepts pseudo-psychanalytiques, comme celui du deuil que le père aurait à faire de ses enfants et du renoncement auquel il aurait à se contraindre. En somme, une incitation à l’abandon.

 

Vers une réforme de la justice familiale

Nul n’ignore que la réforme de la justice familiale est une œuvre de longue haleine, exigeant courage et ténacité politiques. Car ce qu’il s’agit de réformer, ce n’est pas la loi mais ce qu’on en fait dans les tribunaux et les cours, dans les services socio-judiciaires de notre pays où les principes du droit sont dévoyés. Faut-il se contenter de dire que les magistrats sont surchargés ? S’ils étaient plus nombreux, cela ne changerait pas grand chose. Le problème, c’est que, hommes et femmes hyper-adaptés à un système, ils ne sont pas préparés à comprendre et à analyser les enjeux anthropologiques qui leur sont confiés et la fonction politique qui est la leur. On les a formés à leur profession en leur demandant plus d’être conformes et prudents que de pratiquer l’art du juger. Dans le contexte général d’une crise de la culture humaniste chez les élites, la formation des magistrats peut-elle rester une formation technique et pratique (technocratique pourrait-on dire, dans le vocabulaire dont on se sert, depuis le mouvement de 1995, pour dénoncer les effets délétères de certaines formations professionnelles sur la société française), faisant l’impasse sur toutes les questions éthiques et philosophiques ? Si jeter l’opprobre sur Fabrice Burgaud fut si indécent, c’est parce que des juges Burgaud il y en a plein dans la magistrature, au civil comme au pénal, et qu’ils sont plutôt les victimes d’un système qui les expose à exercer des pouvoirs exorbitants, n’ayant reçu d’autre formation que celle qui a corrompu en eux l’intelligence et le cœur. La réforme de l’institution passe par la réforme de la formation de ceux qui la composent. Libérer les juges de l’excessif pouvoir qu’ils ont, et qui conduit à une sorte d’hybris judiciaire, passe également par la fin de leur irresponsabilité, car là où il y a irresponsabilité, il y a toute-puissance. L’échec de la justice familiale, c’est que plus les juges ont de pouvoir, moins ils ont d’autorité morale. Une telle perte d’autorité est justifiée et il ne suffit  pas d’accuser les mentalités d’aujourd’hui qui ne « respectent plus rien ». Aujourd’hui, l’autorité est du côté des parents dissidents car c’est eux qui se réfèrent à des valeurs morales, qui portent la protestation éthique, source de toute autorité. Aucune institution, quelle qu’elle soit, ne pourrait garder une quelconque autorité si elle n’était faite que d’hommes et de femmes d’appareil, outrageant en permanence les principes du droit, les valeurs morales et l’idéal démocratique. Et surtout sans égard pour la souffrance des personnes. C’est pourquoi réformer en profondeur l’institution judiciaire, c’est lui rendre sa respectabilité.

Peut-on espérer que l’appareil judiciaire se réforme de lui-même ? Les magistrats, comme on le sait, n’ont souvent qu’un slogan à la bouche, toujours le même : « Plus d’indépendance pour la justice ! ». Mais de l’indépendance par rapport à quoi et pour faire quoi ? Les dysfonctionnements dramatiques d’Outreau ne sont en rien dus à un manque d’indépendance des magistrats. Au contraire : davantage d’indépendance aggraverait de tels dysfonctionnements. S’il s’agit d’affirmer l’indépendance de la justice par rapport au pouvoir exécutif, aux « pressions du pouvoir » comme on dit, on ne peut être que d’accord, mais peu d’affaires sont concernées. En revanche, il n’y a aucun sens à vouloir l’indépendance de l’appareil judiciaire à l’égard de la nation et du peuple ! Le problème est de savoir comment assurer non pas l’indépendance mais le contrôle de l’institution judicaire par la société civile. Et la priorité alors, ce n’est pas, comme on l’entend toujours dire : « plus de moyens », car mettre plus de moyens dans un mauvais système, c’est accroître les maux qui en résultent. La priorité, c’est de parvenir à plus de transparence dans le fonctionnement judiciaire, comme se doit d’y parvenir une démocratie digne de ce nom. Car aucun contrôle n’est actuellement possible tant est grande l’opacité de l’institution. Quant au contrôle lui-même, ne pourrait-il pas être effectué par la Représentation nationale et ne pourrait-on pas réfléchir sur les dispositifs qui permettraient au Parlement, non pas seulement de voter des lois, éventuellement d’évaluer leur application, mais de contrôler comment fonctionne, dans l’intérêt de tous, le système qui est censé les appliquer ?

S’agissant des lois à voter, des réformes du code civil sont peut-être bien encore nécessaires. De quelle sorte ? Le tour qu’est en train de prendre le projet présidentiel pour donner un statut juridique au « beau-parent » montre que se posent des problèmes de contenu mais aussi de méthode dans l’art de légiférer. Sur le contenu, qui appelle-t-on « beau-parent » ? Le nouveau mari de la mère dans une situation où le père a abandonné femme et enfants ? Ou l’amant que la mère accueille chez elle et qui change tous les six mois, dans une situation où le père est réduit contre sa volonté à un droit de visite limité ? Depuis Aristote, chacun sait que la loi souffre d’un excès de généralité. En l’occurrence, c’est si vrai qu’on ne voit pas du tout ce que signifie l’expression « beau-parent » et que le risque est d’introduire une nouvelle loi qui pourra être bonne dans un petit nombre de situations et mauvaise dans la majorité des cas. Le risque n’est-il pas d’ajouter de la confusion à des situations qui sont déjà extrêmement confuses ? Mais le point le plus intéressant est la méthode. On sait que les associations représentatives des familles, principalement l’Unaf, sont opposés à ce projet. Le projet est porté par madame Versini, défenseur des enfants. Que représente cette structure récente mise en place par le Président Chirac ? Madame Brisset, qui a occupé le poste en premier, a tenté d’en faire une instance indépendante de contrôle, capable aussi de faire remonter un diagnostic sur l’état de l’enfance en France, mais elle s’est heurtée à la résistance des institutions. Madame Versini a évité ces écueils en venant avec une idée a priori, prise on ne sait où (dans l’air, dans la mode, dans l’idée qu’on se fait du sens de l’histoire) : donner un statut au beau-parent ! La question est alors de savoir si une politique familiale doit se construire à partir des instances représentatives, ou pas ? La famille a dans la politique un statut étrange, d’être à la fois très présente et très absente. Très absente du discours politique : à l’exception de l’homoparentalité, la question des structures familiales est renvoyée aux choix privés et autour d’elle aucun débat public ne s’organise. Très présente cependant par l’image familiale que mettent en scène autour d’eux les responsables politiques. On voit donc que la politique familiale peut s’appuyer sur deux types antagonistes de représentations : la représentation démocratique, qui consiste à faire remonter vers le pouvoir, par le travail des associations, le besoin des familles, ou la représentation médiatique, qui est la mise en scène d’une image officielle sans relation particulière avec l’état réel des familles. Si l’on pense que la législation démocratique doit s’ordonner à la première de ces deux représentations, de quelles sortes de lois les familles auraient besoin ? D’abord de lois qui clarifient et puissent constituer ces repères dont manquent tellement les enfants pris dans le chaos familial des temps qui courent, repères à défaut desquels le désastre éducatif ne fera que s’approfondir.. La structure psychique de l’enfant est telle qu’il a besoin que s’articulent autour de lui le biologique et le juridique (et non pas qu’on les dissocie) et l’assurance généalogique d’être issu de deux lignées. Les lois doivent mieux soutenir la double présence parentale autour de l’enfant. La résidence alternée n’est pas une question de psychologie, et elle est encore moins une fin en soi : elle est la traduction pratique imparfaite de la coparentalité, le moyen de parvenir à l’équilibre des pouvoirs dans la famille en crise, avec remise en selle du rôle éducatif des pères qui le souhaitent. C’est pourquoi l’Europe s’oriente en ce sens, avec des pays qui ouvrent la voie, comme la Belgique et l’Italie, tandis que la France traîne des pieds. De ce principe doivent découler les lois secondaires.  

Cependant, le code civil en l’état permettrait déjà une amélioration s’il y avait un changement de la pratique judiciaire. Car le fond du problème est : comment sortir d’une régulation exclusivement judiciaire des conflits familiaux dont nous avons vu combien elle était perverse ? Il faut se méfier du tout ou rien. Nul besoin d’opposer à l’échec des juridictions familiales l’idée simplette d’un divorce sans juge, ce qui ne ferait qu’accroître le chaos. Il s’agit plutôt de changer notre conception du juge civil en passant d’un Juge-Décideur à un juge organisateur des procédures, ce qu’il est déjà d’ailleurs dans la mise en état. Enlever la décision au juge, c’est la remettre aux parents et prendre au sérieux l’autorité parentale. La procédure, alors, n’aurait d’autre but que d’exiger des parties qu’elles dépassent d’elles-mêmes leur conflit et retrouvent un accord. Le temps du procès, du coup, change de sens : il n’est plus le moment dramatisé (cornélien !) d’une décision qui fait rupture entre avant et après, mais le continuum temporel, le temps long (stupidité de vouloir précipiter le rythme judiciaire jusqu’à la justice expéditive !) où s’élabore l’autorésolution du conflit dans l’immanence. Les philosophes savent que la démocratie, c’est le projet de l’immanence en politique, contre toutes les tentations de retour au théologico-politique qui, lui, établit la paix civile en mettant le Roi ou son Représentant (en l’occurrence le Juge régalien !) en lieu et place du Dieu transcendant, ce qui constitue une sorte d’idolâtrie. Il s’agit donc, pour ce qui est de la philosophie politique sous-jacente à ce propos, de convertir une idolâtrie théologico-politique du Juge en une conception démocratique où le juge inclut dans sa mission propre de se mettre en retrait et de rendre la décision aux familles. Non pas rendre-une-décision mais rendre-la-décision-à… : voilà ce que devrait être la régulation des conflits familiaux.

Pour que cela soit concrètement possible, il faudrait certes que se mettent en place des dispositifs d’accompagnement des familles durant la procédure de redisposition des liens familiaux. Et, comme on le voit, la logique même de ces dispositifs conduirait à abandonner un certain vocabulaire : dissolution, liquidation, séparation, au profit d’un autre qui insisterait sur le maintien des liens. On pourrait d’ailleurs proposer que le juge s’appelle « juge des liens familiaux », JLF. Ce processus de redisposition est déjà pratiqué par la médiation familiale, et c’est pourquoi celle-ci ne peut qu’avoir une place centrale dans ce travail d’accompagnement des familles. Son introduction récente dans la loi française et sa professionnalisation accrue ne doivent pas être vues comme un outil de plus dans le démariage mais comme l’inversion de la logique propre à l’ancien divorce. Elle est en effet porteuse d’une conception toute différente de la régulation des conflits. Cependant, elle s’est elle-même mise dans l’état de marginalité et de stagnation où elle se trouve aujourd’hui en France lorsque le Comité consultatif, qui a défini le cadre de son exercice, a opté pour une médiation librement consentie, hors injonction. Du coup, la médiation familiale sert un peu aux familles qui n’en ont pas vraiment besoin, c’est-à-dire qui peuvent se mettre d’accord pour en accepter le principe, et abandonne à elles-mêmes les familles en crise qui en aurait le plus besoin mais dont l’un des membres rejette toute idée de médiation. C’est pourquoi la médiation familiale doit être intégrée, comme un outil parmi d’autres, à des dispositifs d’accompagnement qui intégreraient aussi des thérapeutes familiaux, des psychologues et peut-être des représentants d’associations familiales. La médiation familiale devrait faire passer son esprit, ses techniques et son éthique, en contraste avec le travail social d’hier et d’aujourd’hui, en ces dispositifs non judiciaires de régulation, avec cette différence toutefois que ces dispositifs auraient pour mission, sur injonction du juge, d’équilibrer le respect de la liberté individuelle des personnes par deux autres principes. Le respect des choix individuels est, certes, un principe très important mais il n’y a aucune raison pour qu’il soit le seul à valoir ! Il doit être équilibré par la recherche de l’intérêt de l’enfant, principe qui est constamment dans les bouches mais qui est loin de s’imposer dès lors qu’il entre en conflit avec le dogme de la liberté personnelle, même mal éclairée, même pathologique. Toutefois, il y a un troisième principe qui importe : celui du nécessaire partage de l’autorité parentale. Car aucun parent ne peut être empêché, comme c’est le cas actuellement, d’exercer sa responsabilité éducative à cause de l’autre parent. L’équilibre de ces trois principes, et non pas la prééminence du premier, serait le fondement éthique de ces instances non judiciaires de régulation, de ce tiers collectif vers lequel le juge aux liens familiaux renverrait les familles en crise pour qu’elles soient accompagnées vers la construction d’un accord.

 

 

Jean-Marc Ghitti

 

 

 

 

 

 

Par justiceetfamille.over-blog.com
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Divorce : protéger les enfants

article paru dans ETVDES en novembre 2007

 

  

 

Le divorce est un pilier de notre droit républicain, et plus généralement du droit occidental, et c’est pourtant un droit qui n’est pas en harmonie avec les autres principes auxquels nous sommes attachés. Il n’est pas en accord avec notre souci des libertés politiques, puisqu’il est l’occasion d’interventions violentes et arbitraires de la puissance publique dans la vie privée. Il n’est pas en accord avec le principe d’égalité puisqu’il conduit inévitablement à donner l’avantage à un parent sur l’autre. Il n’est pas en accord avec notre souci de protéger les enfants puisqu’il les blesse si profondément qu’il faut ensuite mettre en place des secours et des soins ayant pour seule fonction de réparer les dégâts produits par le divorce, et malgré cela nous savons qu’il est à l’origine de nombreuses dérives chez les adolescents (délinquance, suicide, addiction, insécurité affective et dépendance). Il n’est pas en accord avec notre souci de lutter contre l’exclusion puisqu’il est une cause majeure de la déchéance des adultes vers la maladie mentale ou la marginalité sociale. Que penser alors de ce droit central autant qu’incongru, et de quel type de droit s’agit-il ?

 

La séparation des familles et son régime

Ce sujet est typiquement un de ceux sur lesquels la parole et la pensée sont bloquées pour des raisons idéologiques fortes et nous pouvons nous demander pourquoi. Autour de la famille en crise, nos pays européens ont mis en place un système, qu’on peut appeler « système du démariage »[1], dont la mission est la séparation des familles, à la demande d’un seul de ses membres, et qui implique, pour ne pas dire compromet, l’institution judiciaire, de la base au sommet, la psychiatrie et le travail social, qui ont renoncé en la matière à la rigueur épistémologique, ainsi que les gardiens institués des sciences sociales plus ou moins officielles. Lorsqu’une idéologie est la référence nécessaire au fonctionnement d’un système qui coordonne l’action et parfois même assure l’existence d’un si grand nombre de professions (chacune d’elles étant elle-même tenue fermement par un ordre et une hiérarchie), on comprend bien que l’objectiver et l’examiner calmement suscite de très fortes résistances. Des résistances dans les tribunaux et les cours, dans les hôpitaux, dans le travail social en milieu ouvert, dans les services à l’enfance des conseils généraux, et bien ailleurs encore. Ce système est si étendu et ramifié qu’on peut l’appeler un régime, et chacun sait qu’un régime se défend s’il se sent remis en cause.

Il faut avoir une philosophie très assurée de la parole pour être convaincu de sa différence radicale avec le discours ambiant[2]. Une parole de vérité, parrhésia, même si, d’un point de vue superficiel, on peut la confondre avec un discours militant parmi d’autres, a un processus de formation qui n’a rien à voir avec celui du discours. Celui-ci justifie, défend, soutient un ordre social en place, tandis que la parole procède d’une éthique que la philosophe Simone Weil a particulièrement bien mise en évidence. « Il y a une alliance naturelle, dit-elle, entre la vérité et le malheur, parce que l’une et l’autre sont des suppliants muets, éternellement condamnés à demeurer sans voix devant nous »[3]. Elle veut dire qu’une parole de vérité est celle qui satisfait l’exigence éthique fondamentale de parler au nom de ceux qui sont exclus d’un ordre social, les malheureux, car la vérité ne se révèle qu’à partir de cette position d’extériorité. L’enfance, par exemple, et en particulier l’enfance malheureuse, en tant qu’elle est prise en charge par un ordre social mais n’y collabore en aucun cas, peut conduire à une parole de vérité chez ceux qui voudraient effectivement lui donner voix, et cela n’a rien à voir avec la construction d’un discours savant sur les enfants.  Les enfants ne sont-ils pas ces « suppliants muets, éternellement condamnés à demeurer sans voix devant nous » ?

Est-ce que de donner des droits aux enfants y change quelque chose ? Non, rien. Le discours sur le droit des enfants est précisément un discours. Les adultes ont des droits, par exemple le droit de divorcer. Le divorce est un droit, certes, pour les grands, dans le sens où un régime le garantit par l’ordre légal. L’ordre légal a pour fonction, dans l’opposition entre deux conceptions de la vie, de donner aux uns, ceux qui veulent se séparer, un ascendant sur les autres. Le droit au divorce est ce qui donne force de norme sociale et psychique à un comportement parmi d’autres. Il est ce qui fige un rapport de forces entre deux visions de la vie. En ce sens, l’enfant n’a aucun droit, car il ne peut faire valoir le respect de l’enfance ; et la convention de l’ONU du 20 novembre 1989 n’est qu’une affaire d’adultes. L’enfant n’est jamais sujet de droit : il est objet, objet de soin, de sollicitude, d’amour. Le droit ne peut pas servir à tout, et les juristes doivent reconnaître ses limites. Les droits de l’enfant conduisent, par un effet pervers, à faire de l’enfant un objet de manipulation pour qu’il parle dans un sens ou dans l’autre comme on le voit tous les jours dans les familles en crise. Le droit, en ces matières, ne peut conduire qu’à des impasses. Le droit au divorce ne doit-il pas être limité par quelque chose qui est supérieur au droit, et qu’on pourrait appeler l’enfance ? L’enfance n’est-elle pas une sorte de sacralité devant laquelle le droit, qu’on a tendance à idolâtrer, pourrait avoir l’humilité de se suspendre ?

Ce qui peut empêcher la formation d’une parole véritable, en dissidence avec le régime socio-judiciaire en place, est de plusieurs ordres. A l’intérieur du système, il y a bien évidemment l’autocensure des professionnels sous une pression corporatiste, liée à l’esprit de corps, qui s’exerce surtout au moment de la formation professionnelle. Car, bien souvent, la formation professionnelle, notamment celle des magistrats, revient à une corruption de l’intelligence et du cœur aux seules fins d’adapter la recrue au système qu’elle a pour mission de faire fonctionner. Mais ce qui empêche également le surgissement d’une vraie parole, c’est la confiance naïve que les gens ont a priori dans le système judiciaire. Plus quelqu’un ignore le fonctionnement des tribunaux, ou plus il feint de l’ignorer, plus il leur accorde sa confiance. C’est un fait qui peut régulièrement être constaté que chaque fois que le discrédit est jeté sur l’institution judiciaire, une sorte d’angoisse, irrationnelle et assez puérile, en résulte chez le grand nombre de ceux qui ont quasiment un besoin psychique de croire, comme on dit, « en la justice de notre pays », c’est-à-dire au fait qu’il existe une justice sur cette terre. En l’occurrence, il s’agirait de croire que l’institution judiciaire est la mieux placée pour défendre l’intérêt des enfants. Seulement ce besoin de croire et de faire confiance donne aux magistrats une sorte de blanc-seing qui ne peut que conduire, de manière quasi mécanique, au relâchement et à l’abus. Sous couvert d’on se sait quelle aura de sacralité que lui confèrent les craintes irrationnelles et la crédulité populaire, jusqu’à une quasi idolâtrie laïque du procès, l’institution judiciaire fait passer une politique étatique des mœurs qui n’a rien à voir avec une quelconque neutralité de l’Etat. Il faudrait mieux se demander ce que l’expérience nous enseigne et juger du travail des Chambres civiles qui s’occupent des familles à leurs résultats. Il apparaîtrait alors clairement que la séparation des familles est un résultat objectif du travail judiciaire, que plus de deux millions d’enfants ne voient que très peu l’un de leurs parents, le plus souvent le père, et que les conséquences délétères de ce fait sont multiples. La justice familiale échoue, dans des proportions considérables, à préserver la coparentalité qui est dans l’intérêt des enfants.

 

 L’individualisme, idéologie officielle

Pourtant, n’est-ce pas la même institution judiciaire qui assure la protection de l’enfance en danger ? Le développement de la protection de l’enfance est en lien direct avec le divorce. Les enfants sont quelquefois en danger dans les familles trop closes, mais de moins en moins. Aujourd’hui, le danger principal pour l’enfant, c’est l’éclatement de sa famille et les conséquences qui en résultent. Encore faut-il savoir ce qu’on appelle situation dangereuse pour un enfant.

Dans les années suivant la dernière guerre mondiale, le mouvement familiale, qui se caractérise par une intense vie associative dont la fondation de l’Unaf est l’aspect le plus visible, tente de promouvoir la famille, en convoquant les sciences et la philosophie pour cerner ce que Gabriel Marcel appelait « le mystère familial ». L’idée était que les « sciences de la famille » allaient pouvoir donner une visibilité à « l’Etre familial », mais aussi une dignité, une valeur sans laquelle l’existence humaine ne peut même pas se penser. La recrudescence sans précédent de l’idéologie individualiste allait ensuite balayer, avec tout ce que les mouvements historiques comportent d’excessif, ce projet d’anthropologie familialiste. Au sein du droit, ce projet cherchait notamment à construire la famille comme une personne morale. En 1949, un juriste comme René Savatier pouvait écrire : « De toutes les personnes morales, la famille est même, sans doute, la première et la plus naturelle »[4]. L’interprétation individualiste des droits subjectifs et des droits de l’homme a fait voler en éclat cette idée que la famille, en tant que personne morale, mérite autant de protection que les individus qui la composent, parce que précisément ces individus, plus qu’ils ne la composent, en émanent et lui doivent leur bien-être. Le mouvement pédocentrique au sein du droit, qui n’est qu’un avatar de l’évolution individualiste, va même jusqu’à construire l’idée d’un enfant à protéger d’abord et en premier lieu contre ses parents. Une certaine interprétation individualiste de la Convention sur les droits de l’enfant promeut une émancipation précoce au nom de l’intérêt de l’enfant et oppose souvent l’intérêt de l’enfant et l’intérêt des parents. Lorsque l’on connaît un peu la juridiction française du juge des enfants, on sait que nombreux sont les magistrats qui raisonnent de la sorte, ainsi que les éducateurs et assistants sociaux qui rendent des rapports et organisent des mesures d’assistance éducative. Il en résulte une certaine conception, disons étatique, de la protection de l’enfance. C’est dans cette conception irréfléchie qu’on voit aujourd’hui se précipiter toutes les bonnes volontés, aussi bien le zèle mal éclairé des magistrats que la sensibilité issue du familialisme militant que nous venons d’évoquer. Or cette sensibilité semble ne plus comprendre que, du point de vue familialiste, cette protection de l’enfance constitue un véritable danger pour l’enfant. René Savatier écrivait, par exemple : « quand on examine, dans le développement actuel de la société, les périls qui menacent l’être familial, on peut se demander si le principal de ces périls n’a pas changé de camp. Jusqu’à une époque récente, il était certainement dans le camp individualiste. Il surgit désormais, de plus en plus, dans le camp collectiviste, étatiste »[5]. C’est une thèse qu’on retrouve dans les exhortations pontificales. C’est ainsi qu’on lit, sous la plume de Jean-Paul II, dans Familiaris consortio, une phrase comme celle-ci : « L’action réciproque de soutien et de progrès entre la famille et la société est un idéal souvent contredit, et même gravement, par la réalité des faits, où l’on constate leur séparation, voire leur opposition. (…). C’est pourquoi l’Eglise prend ouvertement et avec vigueur la défense des droits de la famille contre les usurpations intolérables de la société et de l’Etat ».

Il semble que la société actuelle conjugue les deux dangers tant redoutés par le mouvement familialiste. En effet, les familles y sont souvent détruites par les fondements individualistes sur lesquels leurs membres se construisent psychiquement, suite à quoi l’intervention étatique vient organiser tout un système de protection de l’enfance. C’est pourquoi l’on peut se demander si les bases sur lesquelles l’on construit aujourd’hui la protection de l’enfance ne sont pas pernicieuses.

 

L’enfance au risque de l’éclatement des familles

Sans qu’on puisse affirmer la multiplication des actes, le champ de la maltraitance dont l’enfant est la victime gagne chaque jour en visibilité. Cependant, appréhendé à travers le sensationnel et les effets d’indignation, de dégoût, d’horreur qu’il produit, on peut se demander s’il ne perd pas en intelligibilité.

Une manière d’y voir clair serait de distinguer deux sortes de maltraitance : la maltraitance par les actes et la maltraitance par la structure.

La maltraitance par les actes est variée, mais aisée à repérer, à signaler : absence de soin ou de nourriture, séquestration, violence, abus sexuel, etc. La maltraitance par les structures désigne tous les modes de vie qui, dans la durée, se révèlent extrêmement toxiques pour les enfants. Par exemple, il est certain systèmes familiaux, psychiquement pathologiques, qui peuvent constituer une maltraitance. Cependant, les deux formes principales de cette maltraitance-là sont l’abandon et la privation d’un parent. 

On sait combien l’abandon constitue pour l’enfant une douleur infiniment plus grande que bien des maltraitances actives. Il peut même parfois produire les pathologies psychiques les plus profondes. Bien qu’il n’attente pas directement au corps de l’enfant, il demeure une des maltraitances les plus destructrices.

Mais on peut se demander aussi, à l’heure où l’on voit se répandre le divorce pour convenance personnelle, si certaines structures familiales ne consistent pas à imposer une vraie souffrance aux enfants, pour des motivations d’adultes, parfois légères au demeurant. Est-ce que les monoparentalités imposées à l’enfant par l’un de ses parents, est-ce que les recompositions familiales parfois précaires (sans même parler de l’homoparentalité) ne sèment pas trouble et malaise dans l’enfance d’aujourd’hui ? Priver l’enfant d’un de ses parents ou de ses deux parents est une maltraitance moins aperçue mais comparable à l’abandon dans ses effets nocifs sur l’enfant. Loin de la vision théorique des choses, un très grand nombre de divorce s’accompagnent de l’aliénation de l’enfant à l’un de ses parents et de l’exclusion de l’autre. Ces situations sont pathologiques et pathogènes. La pédopsychiatre Caroline Eliacheff peut écrire : « Est-ce que j’irai jusqu’à dire qu’écarter un peu, beaucoup, passionnément un des parents est une forme de maltraitance ? Oui, si c’est nécessaire pour me faire entendre »[6]. Le conflit de loyauté qui peut déchirer l’enfant lors du contentieux parental est une souffrance extrêmement profonde.

Malheureusement, les interventions judiciaires et sociales, qui se font au nom de la protection de l’enfance, aggravent assez souvent ces situations qu’elles sont censées régler. La protection de l’enfance est la plus généreuse de toutes les ambitions. Mais l’expérience montre qu’il y a un danger aussi dans les idées les plus généreuses lorsqu’elles sont mises en œuvre par un système partisan, surtout soucieux de défendre le sacro-saint droit au divorce.

D’abord, comme Ulysse entre Charybde et Scylla, il arrive que protéger l’enfant contre un danger soit le faire tomber dans un autre. Il convient donc de pratiquer un calcul des dangers et de viser le moindre mal, faute de mieux. Les effets pervers de certaines formes de l’aide sociale ne sont plus à démontrer. Priver l’enfant de ses parents, ou de l’un de ses parents, a été longtemps une réponse à la maltraitance, mais il a bien fallu reconnaître l’échec d’une telle prise en charge. Dans un livre de référence, Pierre Verdier a contribué à faire évoluer la protection de l’enfance en rappelant que les services sociaux « ne doivent pas exclure les parents, qu’ils ne doivent pas supprimer les relations mais les permettre en établissant une mise à distance »[7]. Depuis lors, une politique de travail avec les familles, de soutien à la parentalité et de recours à la médiation familiale a été mise en oeuvre. Et cependant, aujourd’hui encore, l’expérience pédopsychiatrique de Caroline Eliacheff  l’oblige à écrire : « Lorsqu’ils nous sont adressés, nous traitons non seulement les effets des dysfonctionnements parentaux mais aussi ceux des institutions chargées de protéger les enfants »[8]. Et elle ajoute, par ailleurs : « les professionnels n’ont pas encore intégré l’idée qu’on ne respecte pas un enfant si l’on ne respecte pas ses parents »[9]. Il en résulte que l’un des premiers objectifs de la protection de l’enfance étant de ne pas nuire aux enfants, il convient d’accélérer la difficile évolution vers des logiques plus globales qui consistent à aider les familles afin que l’enfant puisse y retrouver une place plus juste. Cette aide aux familles doit commencer par un soutien à la structure familiale la mieux adaptée aux besoins de l’enfant. Il ne faut pas oublier, en effet, que la première atteinte à la coparentalité dont l’enfant a besoin est la séparation parentale. Lorsque cette séparation ne peut être que constatée, il convient de trouver les solutions les plus propres à apaiser le conflit parental et à préserver la coparentalité.

La dédramatisation en la matière n’est possible que par une clarification des lois en ce qui concerne la parentalité et la coparentalité. La clarification des lois, l’équité et le recul de l’arbitraire sont des conditions nécessaires à une bonne protection de l’enfance. Multiplier les situations où l’on se demande si un enfant sera confié à un parent plutôt qu’à l’autre, ou si un enfant sera placé ou laisser à la garde de ses parents, c’est évidemment mettre l’enfant au centre de drames dont il portera la trace toute sa vie. Pour ne pas tomber trop souvent dans des situations aussi critiques, il faut établir clairement, à l’heure où l’on parle d’accorder des droits aux beaux-parents au risque d’ajouter de la confusion à la confusion, que l’enfant a vocation à être élevé par ses parents, que lorsque les parents se séparent une coparentalité équitable doit être maintenue, que ni la parentalité ni la coparentalité ne sont à la merci de décisions arbitraires et plus ou moins justes.

Or, on a vu récemment, dans la polémique autour de la résidence alternée, que reprenaient vigueur certaines positions réactives, réactionnaires, et même révisionnistes[10].  Réactives à l’égard d’un événement récent, en l’occurrence la loi de 2002 rendant possible la résidence alternée et favorisant la coparentalité. Réactionnaires, en ce qu’elles défendent le retour aux modèles anciens, ni plus ni moins. Or ces modèles anciens, que dans le vocabulaire judiciaire on appelle « droit de visite classique » et qu’il vaudrait mieux appelé « droit de visite restreint », ont montré qu’ils échouaient à maintenir la coparentalité, distendant progressivement le lien entre l’enfant et le parent visiteur, devenant parent secondaire. Et ce retour à l’ancien modèle se fait au nom de la théorie pseudo-scientifique de l’attachement préférentiel à la mère : « il y a toujours une hiérarchie et une figure principale d’attachement qui aujourd’hui encore, malgré le travail féminin et la plus grande implication des pères, est le plus souvent la mère »[11]. C’est avec beaucoup de naïveté, qui révèle beaucoup d’ignorance, qu’une phrase comme celle-ci renvoie à une sorte de « hiérarchie » naturelle, typique des discours réactionnaires. Révisionniste, ces positions le sont dans le sens où il s’agit tout simplement de dénier un problème social, de dire qu’il n’existe pas. En effet, tout analyste sérieux de la situation contemporaine doit évoquer la transformation du droit dans le sens d’une égalité parentale, la nouvelle organisation des couples qui donne au père une présence réelle, au quotidien. De manière plus profonde, le sociologue Paul Yonnet fait remarquer que le nouveau statut de l’enfant, qui est d’être l’enfant du désir, change fondamentalement la donne : « La venue d’enfants désirés a bouleversé le vécu de la séparation lorsqu’il y a des enfants », écrit-il. Et, un peu plus loin : « Autant le père pouvait autrefois accepter de se voir privé de son enfant –il restait père-, autant il lui paraît de moins en moins supportable d’en être séparé –donc d’être d’une certaine manière radié de l’ordre des pères, puisqu’on ne le reste qu’en pouvant l’être effectivement »[12].

 

L’enfance au risque des luttes de pouvoir

Cependant, on ne saurait comprendre pourquoi ces positions réactionnaires plaisent autant aux tribunaux alors même qu’on peut en mesurer la nocivité, si on ne considère pas la logique institutionnelle qui leur donne force. Celle-ci est une logique de pouvoir. La question de la résidence de l’enfant en réalité en cache une autre : celle du pouvoir d’un parent sur l’autre parent. Ce qu’on appelle hypocritement « la stabilité de vie de l’enfant » ouvre sur des solutions judiciaires qui, en réalité, donnent à un parent une toute-puissance dont il peut abuser à sa guise, ce qu’il ne se prive pas de faire. On voit de très nombreuses situations où, en dépit du partage théorique de l’autorité parentale, le parent chez qui l’enfant réside le plus souvent ni n’informe ni ne consulte l’autre parent sur la vie ordinaire de l’enfant. On observe à foison des cas d’abus d’autorité parentale, notamment lorsqu’il s’agit de déménager pour mettre entre l’enfant et le parent secondaire une distance géographique de nature à rendre impossible soit la résidence alternée, soit même le droit de visite classique. La question de la résidence est indissociable du pouvoir qu’elle donne à un parent sur l’autre ainsi que sur les enfants. Il ne faut pas être naïf : le parent mis en situation de toute-puissance, parce qu’il « a la garde », c’est-à-dire qu’il devient le parent au quotidien, le parent principal, le parent prépondérant, eh bien ce parent accapare à la longue les enfants. On peut toujours poser, en théorie, que les adultes sont responsables, qu’ils ont une conscience morale, etc. ; mais dans la réalité d’un divorce, dans la violence du conflit, le parent en position de force influence les enfants contre l’autre parent, se venge par les enfants. Ces solutions d’inégalité parentale sont particulièrement prisées par l’institution judiciaire et celle-ci travaille constamment à installer la domination de l’un sur l’autre, au mépris de toute coparentalité. C’est dans la logique de cette institution de mettre en place des situations de domination, et non pas des situations de justice et d’équilibre : elle veut dominer elle-même et, ensuite, elle donne un pouvoir de domination à l’un des parents sur l’autre. La conception judiciaire de l’intérêt de l’enfant, qu’il faut clairement distinguer de l’intérêt réel de l’enfant, exclut la recherche de l’équilibre, du respect mutuel, du dialogue, de l’égalité. Elle vise à asseoir une prééminence. Or on peut se demander si l’intérêt réel de l’enfant ne serait pas d’être éduqué en fonction de ces valeurs. L’égalité parentale, par exemple, n’est pas une question d’égalité entre l’homme et la femme : c’est une réponse à un besoin qu’a l’enfant de voir son père autant respecté que sa mère et vice versa.  Si les solutions judiciaires habituelles du système du démariage offrent un bilan tellement négatif, c’est qu’elles reposent sur l’idée qu’on règle un contentieux en établissant, par force judiciaire, une situation d’inégalité et de domination. Mais une telle situation ne fait qu’aviver le conflit ! Et en plus elle rend impossible la moindre éducation saine. C’est dans une éducation saine que l’enfant trouve sa stabilité, bien plus que dans une résidence ! Or dans les situations de divorce, une éducation saine n’est plus possible, dès lors qu’on met un parent en situation de toute-puissance et d’abus permanent (abus approuvé par l’institution puisque c’est sa logique propre).

Promouvoir des règlements éthiques, fondés sur l’équilibre des pouvoirs parentaux, sur le respect des parents exige une réforme profonde du système socio-judiciaire qui travaille à la séparation des familles. Faire vivre, même au sein du divorce, les valeurs qui sont par ailleurs les nôtres suppose de faire avancer la médiation familiale, même à titre préventif. Il faut être conscient qu’une partie des divorces est motivée par le pouvoir qu’un parent veut prendre sur l’autre : il est théorique de dire que seuls les époux divorcent, car ce sont souvent les parents qui divorcent, pour renverser à leur profit la coparentalité. Tant qu’on instituera des situations de domination et de toute-puissance, ce sera un appel au divorce, celui-ci étant le moyen pour un parent de prendre sa revanche sur l’autre.

 

Notre conviction est qu’une réforme profonde du système du démariage suppose que la juridiction des affaires familiales et celle de la protection de l’enfance en danger soient remises à plat, puis soient reformées en une juridiction nouvelle en fonction de deux objectifs. Premier objectif : une conception plus dynamique du judiciaire qui maintiennent la procédure constamment ouverte et permette de rendre les situations plus évolutives. Deuxième objectif : l’invention d’un dispositif de régulation extérieur au judiciaire, qui soit aussi un dispositif d’accompagnement des familles en crise, capable d’améliorer les situations critiques. Ce dispositif, thérapeutique et éducatif, devrait mobiliser le conseil conjugal et la médiation familiale, le juge demeurant largement en retrait. Il pourrait constituer, hors du tribunal, un conseil d’accompagnement familial. Il suffirait peut-être de transformer en ce sens l’aide sociale à l’enfance, en arrêtant la comédie des procès familiaux et leurs innombrables effets pervers sur les enfants.

 

 

 

 

 

 



[1] Jean-Marc Ghitti, Pour une éthique parentale, Cerf, 2005, p.221sq

[2] Jean-Marc Ghitti, La parole et le lieu, Minuit, 1998, p.9sq

[3] Simone Weil, Ecrits de Londres, Gallimard,  1957, p. 32

[4] Recherche de la famille, Editions familiales de France,  1949, p. 64

[5] Id, ibid, p. 65

[6] Caroline Eliacheff, La famille dans tous ses états, p.81

[7] Pierre Verdier, L’enfant en miettes, Dunod, 4è édition, 1997, p. 135

[8] op. cit., p.194

[9] op. cit., p.150. La psychanalyste et pédopsychiatre Caroline Eliacheff a particulièrement bien compris que « les institutions dont la fonction est précisément de protéger les enfants, y compris envers leurs parents, peuvent, elles aussi, faire preuve de violence, notamment en disqualifiant la fonction parentale », in Vies privées, Odile Jacob, 1997, p. 13. . Derrière cette disqualification étatique du parental, il faut voir plus fondamentalement une disqualification de la famille. Très lucide à l’égard du système judiciaire, Caroline Eliacheff évoque notre « société qui transforme la protection qu’elle octroie en abus de pouvoir » (p. 85) et qui « suppose acquis que le respect des besoins fondamentaux de l’enfant et la solution des conflits familiaux relèvent du juridique » (p. 91). Claire Brisset a également pu constater, en tant de Défenseur des enfants, combien il est difficile de faire admettre que l’institution judiciaire ne protège pas les enfants : « La justice a-t-elle au nombre de ses missions essentielles de veiller au sort que la société réserve aux enfants et aux adolescents ? Poser la question est déjà faire œuvre d’irrévérence tant il est difficile de parler de la justice de manière neutre », in Rendre justice aux enfants, Anne Carrière, 2006.

[10] On pense surtout au récent Livre noir de la garde alternée, Dunod, 2006. Les livres noirs ont commencé par porter sur les grandes catastrophes de l’histoire, pour dénoncer les massacres qui ont été perpétrés au nom d’idéologies généreuses. Mais récemment, par une sorte d’inversion, on a vu les livres noirs être accaparés par des idéologies, assez souvent superficielles, pour devenir des instruments de combats idéologiques. Le plus célèbre est Le livre noir de la psychanalyse. L’ouvrage de chez Dunod est du même acabit, s’inscrit dans une démarche identiques. D’abord, il s’agit de livres collectifs, peu élaborés. Livres de circonstance, ils sont avant tout des livres militants qui visent la polémique et le sensationnel. Le propre de ces livres noirs nouvelle version, c’est qu’ils s’installent dans une sorte de position paranoïaque. Comme le relève la psychanalyste Elisabeth Roudinesco à propos du Livre noir de la psychanalyse, « l’expression de ‘livre noir’ renvoie à l’existence de complots et de massacres occultés ». En l’occurrence, Jacqueline Phélip, instigatrice de ce livre, évoque, à mots couverts, « la pression de groupes et de tendances politiques diverses », laissant entendre que les associations de pères et les partis de gauche se sont coalisés pour faire voter une loi qui fait souffrir les enfants. Toutefois, ce qu’on peut reprocher à ces livres noirs, habités par de bien noires pulsions inconscientes et tout aveuglés d’idéologie, ce n’est pas qu’ils usent de la critique : c’est qu’ils en usent bien mal. Et qu’ils manquent, en particulier, de courage. De courage pour se mettre au travail et produire une analyse de la situation, mais de courage politique aussi. L’intention de venir au secours des enfants qui souffrent est certes louable, mais ce qu’il faut poser alors, ce n’est pas le problème de la « garde » : c’est celui de la séparation et du divorce, celui de l’instabilité des couples. Il faut évidemment plus de courage pour le faire ! Le propre des ces livres noirs, c’est qu’ils prennent le symptôme pour le mal. Madame Phélip aurait dû écrire, tant qu’à faire, le livre noir du divorce !

 

[11] Jacqueline Phélip, op.cit., p.7

[12] Paul Yonnet, Le recul de la mort, Gallimard, 2006, p.300 et 307.

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De l’autorité dans la famille contemporaine

 Journée d’étude du REAAP du Rhône

 Conférence du 20 novembre 2007 à la Préfecture de Lyon

 

 

 

Nous sommes installés dans une société où la notion d’autorité a connu, pendant des décennies, un fort recul.

Et cependant, on voit aujourd’hui, au moins dans le discours, la référence à l’autorité revenir à la mode : est-ce de la nostalgie ou assiste-t-on au retour de l’autorité ? A son retour ou à sa réinvention ?

 

Mais qu’entend-on au juste par « autorité » ?

 

I – L’autorité est-elle un phénomène psychologique ou institutionnel ?

Le politologue Bertrand de Jouvenel la définit comme « la faculté d’entraîner le consentement d’autrui ». A partir de cette définition, on peut en avoir une approche socio-psychologique : elle serait la qualité spécifique du chef. Car dans tout groupe humain, pour des raisons assez obscures, on voit certains individus exercer un ascendant sur les autres et devenir des leaders.

 

C’est sans doute Freud qui est allé le plus loin dans la compréhension des ressorts inconscients qui expliquent l’autorité spontanée du chef. En s’appuyant sur les travaux de Gustave Le Bon concernant la psychologie des foules, il montre que ce qui caractérise l’individu pris dans un groupe, c’est qu’il entre dans une régression psychique telle qu’il se comporte alors comme l’enfant qui suit aveuglément celui à qui il a donné sa confiance. Ce renoncement à la vigilance critique au profit d’une confiance sans borne fait bel et bien fonctionner une relation d’autorité mais au prix d’un infantilisme où l’adulte ne se comporte plus en adulte.  C’est pourquoi il faut se méfier de toutes les conceptions qui veulent faire reposer l’autorité sur la confiance : la confiance est un sentiment de petit enfant.

 

Cependant l’autorité ne se comprend pas à partir des seuls mécanismes psychologiques. Elle est une réalité politique, construite comme telle. C’est ce que Weber tente de dégager lorsqu’il propose une typologie du pouvoir politique en trois catégories : le pouvoir qui repose sur la tradition, celui qui existe par la loi et le pouvoir charismatique. Dans cette typologie, ce qui a le plus intrigué, c’est le pouvoir charismatique. Difficile à définir dans ses causes, il renvoie certainement à cette conception de l’autorité évoquée au niveau psychologique : ce pouvoir mystérieux et très personnel du chef. Cependant, ce pouvoir se donne aussi des formes institutionnelles. Par exemple, la différence entre le charisme d’un chef d’Etat et celui d’un orateur de rue, c’est que le premier est institué, qu’il devient donc une autorité politique, l’autre pas. Faut-il que le pouvoir soit institué pour être véritable ou peut-on parler d’une autorité hors de toute institution, par exemple d’une autorité morale, comme celle qu’avait su prendre quelqu’un comme Savanarole ?  Nous y reviendrons à la fin. Mais ajoutons d’abord que l’autorité n’est pas attachée au seul pouvoir charismatique. Il y a aussi une autorité des traditions et une autorité des lois. Et l’on pourrait même dire que les traditions et les lois existent davantage par leur autorité que par le pouvoir qui les soutient. L’autorité ne réside entièrement ni dans les mécanismes psychologiques qui l’accompagnent, ni dans le pouvoir qui peut lui être lié, ou pas.

 

II – L’autorité sans le pouvoir

D’ailleurs, les Romains n’inventent la notion d’auctoritas que dans la mesure où ils la distinguent de la notion de potestas. L’autorité n’est pas le pouvoir. Dans les institutions romaines, le Sénat ne possède aucun pouvoir exécutif, et pas davantage de pouvoir législatif. Et pourtant, il est consulté et ses avis jouissent d’une grande autorité, c’est-à-dire qu’on les écoute et qu’on ne prend pas le risque d’aller contre eux. L’autorité inspire un respect d’ordre religieux. En l’occurrence, elle repose sur la vénération des origines, si forte à Rome, et sur les traditions qui en proviennent. C’est ce qui fonde l’idéal républicain de Cicéron lorsqu’il formule que potestas in populo, le pouvoir est au peuple, et auctoritas in senatu, mais l’autorité est au Sénat. Il en est encore de même chez nous lorsqu’il s’agit de construire l’autorité de la République, fondée sur les traditions républicaines, lesquelles remontent à un mythe des origines de la République. En dehors de tout pouvoir, les traditions assoient l’autorité dans le contexte d’une culture romaine qui donne beaucoup de poids au passé.  C’est cette corrélation entre autorité et tradition que reprendront, au long de notre histoire, toutes les formes de conservatisme politique. C’est la conception conservatrice de l’autorité.

 

D’ailleurs, la distinction de l’autorité et du pouvoir, et la supériorité de la première sur le second, vont si loin chez les Romains qu’elles sont à l’origine de l’Empire. Pour preuve, ces paroles d’Auguste qui expliquent ce que ce fut, pour lui, de devenir Empereur : « Dans mon sixième et septième consulat, après que j’eus éteint les guerres civiles, étant investi du pouvoir absolu par le consentement de tous, je me démis des pouvoirs que j’exerçais (…), on me donna (…) le nom d’Auguste, le seuil de ma demeure fut orné de lauriers (…) ; et un bouclier d’or déposé dans la Curia Julia que le sénat et le peuple romain me décernèrent à cause de ma vertu, de ma clémence, de ma justice et de ma piété. De ce jour, je l’ai emporté sur tous en autorité, mais je n’ai jamais eu de pouvoir légal supérieur à celui de chacun des autres magistrats, mes collègues ». De là, il ressort que ce qui fonde l’Empire, c’est l’autorité ; que cette autorité non seulement n’est pas une prise de pouvoir (songeons à cette caricature de Napoléon III qui devient empereur par coup d’état) mais qu’elle existe d’autant mieux qu’elle renonce davantage au pouvoir ; que cette autorité est conférée et non voulue, qu’elle repose sur les qualités personnelles extraordinaires de celui qui la porte et qu’elle se manifeste par les honneurs spontanés (et non pas protocolaires) qu’on lui rend à titre d’hommage.

 

Plus tard, la suprématie de l’autorité sur le pouvoir sera de nouveau posée chaque fois qu’une institution spirituelle voudra devenir la référence d’un pouvoir politique. C’est ce que tente de faire l’Eglise dès les premiers siècles de notre ère. Ainsi, le pape Gélase, au Vè siècle, écrit-il : « Le monde est gouverné par deux puissances : l’autorité des pontifes et le pouvoir des rois ». L’autorité serait du côté du sens, du spirituel, le pouvoir du côté de la gestion.

 

Cette séparation du pouvoir et de l’autorité, on la vue reprendre une réalité historique concrète beaucoup plus récemment, dans la mutation de la puissance paternelle en autorité parentale, ce qui s’est produit en France dans la réforme du code civil de 1970. Cette mutation signifie que la famille cesse d’être une institution, car elle perd toute puissance. Rappelons que notre civilisation s’est construite sur la distinction entre la sphère privée, domestique, la vie à la maison, et la sphère publique où la politique prend en charge les affaires collectives. La famille était une institution dans la mesure où on lui reconnaissait une autonomie, la puissance domestique, qu’on appelait aussi puissance paternelle. Cette puissance domestique marquait une borne à la puissance publique dans la mesure où cette dernière ne se donnait pas le droit d’entrer dans les affaires familiales, sauf cas exceptionnel comme le crime. Même le vol n’a pas de sens dans la famille puisque la propriété est commune. Or nous sommes entrés, depuis le dix neuvième siècle, dans une modification de l’équilibre entre la puissance publique et la puissance domestique. Et cependant, cette modification, qui vise à mieux protéger, est porteuse de graves dangers pour les libertés. Le danger s’introduit presque toujours par ceux qui sont animés par les meilleures intentions du monde. Prenons un exemple. Elever tel enfant particulier n’est pas une affaire publique, et pourtant il est à nos yeux de plus en plus banal de voir la puissance publique, sous la forme du tribunal ou de tel ou tel service administratif, prendre le dessus sur la volonté parentale, décrétée déficiente, dans cette éducation. La mutation de la puissance domestique en autorité parentale conjointe est le point d’aboutissement de ce qu’on pourrait appeler la destitution de l’institution familiale. Par la loi et par la construction de dispositifs de contrôle, la puissance publique s’est dotée d’une primauté nouvelle qui revient à dissoudre l’autonomie de l’institution familiale. L’autorité parentale signifie que les parents sont mis en demeure d’exercer une autorité sans pouvoir. Cette absence de puissance parentale ne se voit guère dans les situations ordinaires de la vie, mais elle est manifeste dans les situations de crise. La puissance, par définition, est la possibilité d’avoir le dernier mot dans un litige. Or qu’il advienne une difficulté sérieuse dans la vie familiale, comme la mort d’un parent qui pose la question de l’héritage, la séparation parentale qui pose la question de l’équilibre père et mère, ou encore la maladie de l’enfant, qui pose la question du type de soin qu’on doit lui administrer, alors, dans ces cas, l’autorité parentale peut à chaque moment être niée par la puissance publique, par une décision, avec force exécutoire, d’un juge, qu’il soit des tutelles, des affaires familiales ou des enfants. Et cette négation de l’autorité parentale se fait au nom d’une autre conception de l’intérêt de l’enfant que celle que s’en font ses parents.

On voudrait même aller plus loin dans ce sens, en Europe, en remplaçant l’autorité parentale par la responsabilité parentale. Il s’agirait de substituer un concept moral à un concept politique. Etre responsable, c’est devoir répondre. C’est devant des supérieurs qu’on a à répondre. Et devant qui les parents pourraient-ils être amenés à répondre, si ce n’est, justement, devant la puissance publique qui désormais, et de façon tout à fait banalisée, jouit d’une primauté incontestée sur une famille désinstitutionnalisée ? En somme, la mutation de la puissance domestique en autorité parentale offre un très bon exemple de cette dissociation entre autorité et pouvoir : on peut se voir conférer une autorité sans avoir aucun pouvoir pour l’exercer.

C’est pourquoi la faiblesse de l’autorité parentale est une faiblesse constitutive de la position parentale dans l’Etat de droit contemporain. La défaillance parentale ne résulte pas toujours d’un carence psychique du père ou de la mère : elle et aussi un effet de déconstruction de la puissance domestique. Là où il y a défaillance de l’autorité parentale, il y a accroissement de la puissance publique.

 

III – L’autorité intégrée au pouvoir

C’est parce que l’autorité sans puissance est forcément très fragile et sujette à souvent défaillir qu’on a voulu réunir puissance et autorité, bien que, comme on l’a vu, l’autorité n’existe à l’état pur que dissociée de la puissance. Aussi l’histoire moderne de l’autorité, c’est l’effort du pouvoir politique, c’est-à-dire de l’Etat dans ses deux dimensions exécutives, à savoir ses dimensions gouvernementale et judiciaire, pour conquérir une autorité qui puisse le légitimer et pour ne pas laisser vivre hors de lui des formes trop affirmées d’autorité indépendante. C’est en construisant la fiction du pacte social que la puissance publique peut jouir d’autorité et en conférer aux institutions qu’elle organise pour administrer la vie collective. L’idée, qu’on voit très bien chez Hobbes, est que le peuple donne mandat aux gouvernants de les gouverner, en échange de leur sécurité, et que ces gouvernants, parce qu’ils ne font que remplir ce mandat qui leur a été conféré, peuvent le faire avec ce qu’on appelle de la légitimité. La légitimité est ce qui confère l’autorité. Mais la légitimité ne se décrète pas : elle doit être reconnue. Et c’est pour la faire reconnaître que les philosophes ont construit un certain nombre de fictions politiques (la principale étant celle du contrat social par lequel un peuple souverain qui se conduit d’après sa propre volonté et donne mandat à des gouvernants) qui reviennent toutes à transformer une situation de domination de l’un sur l’autre en un droit que l’un aurait donné à l’autre de le commander. La philosophie politique montre que l’autorité des puissants résulte d’un montage idéologique, d’une fiction politique construite après-coup par des philosophes.

On appelle souverain l’être qui est doté à la fois d’autorité suprême et de pouvoir absolu. La souveraineté se décline en deux dimensions : une dimension législative et une dimension exécutive. La dimension exécutive peut être soit gouvernemental (prendre les décisions politiques) soit judiciaire (faire exécuter les lois après les avoir interprétées dans chaque cas qui fait procès). C’est donc le souverain qui donne leur autorité aux lois qu’il édicte, et c’est le souverain qui donne leur autorité aux institutions qu’il organise. C’est bien de la conjonction du pouvoir et de l’autorité dans la souveraineté que découle l’autorité des lois, celle des institutions, celle du gouvernement.  Or, si l’on regarde comment se construit la souveraineté, elle ne le fait jamais que de deux manières : par Dieu ou par le Peuple. Seulement, ces deux êtres sont aussi insaisissables l’un que l’autre. Je ne parle évidemment pas du Dieu objet de foi, qui peut être très présent et proche pour le croyant ; et je ne parle pas non plus du peuple très concret qu’on peut voir s’assembler dans la rue ou sur les champs de bataille. Je parle de ce Dieu et de ce Peuple censés fonder le pouvoir politique, soit sous sa forme monarchique, soit sous sa forme républicaine, et je dis que la philosophie politique nous apprend à n’y voir que des fictions.

Seulement, les reconnaître comme fictions, c’est disjoindre le pouvoir de l’autorité. On a vu que l’auctoritas est distincte du la potestas, mais aussi qu’elle est fragile si elle s’en dissocie. C’est pourquoi la politique cherche régulièrement à les joindre. Voyons maintenant ce qui résulte si l’on révèle que cette conjonction ne repose que sur de la fiction, c’est-à-dire qu’elle n’a pas lieu d’être.

 

IV – L’autorité en démocratie

Peut-il exister un régime politique qui n’existe qu’à dénoncer cette fiction, qui prenne sérieusement acte de la différence radicale entre pouvoir et autorité ? Ce régime, c’est précisément la démocratie. Et c’est là qu’on voit l’abîme qui sépare le République de la démocratie. La République repose sur la fiction du Peuple souverain ; la démocratie dénonce comme fictif un Peuple qui ne serait pas associé concrètement, continûment au travail de législation et au travail d’exécution (gouvernement et jugement). La question est maintenant de savoir ce qu’il advient du pouvoir et de l’autorité en démocratie, je veux dire non pas dans le régime où nous vivons mais dans celui où, peut-être, nous voudrions vivre ? En démocratie, lorsque la fiction de la souveraineté est déconstruite, que peuvent devenir les institutions et quel rapport peuvent-elle avoir à l’autorité ? Que devraient être des institutions démocratiques ? Quelle est la forme démocratique de l’autorité ?

Le pouvoir, nous savons qu’il existera toujours, même s’il ne peut plus se parer d’autorité. Il résulte de la force, mais surtout de l’histoire. Les institutions n’ont pas besoin d’autorité pour fonctionner, comme on le voit tous les jours. Les lois positives peuvent s’imposer par la contrainte. Mais est-ce à dire que l’on peut fort bien se passer d’autorité et que la crise de l’autorité où nous sommes est un effet nécessaire et indépassable du régime démocratique ?

Platon a soutenu l’idée que la défaillance de l’autorité est liée à la démocratie elle-même car, sous ce régime, la société, dit-il, « déborde de liberté et de franc-parler, et qu’on y a licence de faire tout ce qu’on veut ». C’est alors que l’insolence et l’effronterie deviennent des vertus si bien que les citoyens, qui ne respectent plus rien, refusent toute forme d’obéissance aux autres et même à leur propre volonté, devenant versatiles, emportés par leurs désirs les plus contradictoires. La république, telle que la pense Platon, est l’exact contraire de l’esprit démocratique car elle repose sur l’autorité des meilleurs, c’est-à-dire ceux qui ont le plus de dons naturels et qui ont reçu la meilleure éducation. Evidemment, les contextes historiques sont différents : la république dont nous parle Platon est une république idéale et non pas celle que nous connaissons. D’autre part, le démos tel qu’il en parle n’a rien à voir avec une population massivement scolarisée et éduquée comme la nôtre. Mais de Platon retenons l’idée que l’autorité doit forcément être liée à la valeur de l’homme qui l’exerce, à l’excellence de sa formation. Et alors on s’aperçoit que l’autorité n’est incompatible avec la démocratie, au contraire.

En effet, la démocratie est pluraliste. Du coup, elle se doit de laisser s’installer des formes variées d’autorité en fonction des compétences de chacun. L’histoire de l’Etat moderne, comme on la dit, c’est la confiscation de l’autorité par le pouvoir politique. Les autorités ne peuvent plus être seulement celles qui ont été mandatées par l’Etat, soit pour exercer des fonctions judiciaires, soit pour diriger des institutions, soit pour organiser la force publique. La démocratie est le pluralisme de l’autorité dans la mesure elle n’écrase pas l’autorité de l’homme compétent, du maître, sous l’autorité du chef. Une institution démocratique est celle qui reconnaît qu’en dehors d’elle peuvent exister des compétences, et donc des autorités, qu’elle n’a pas vocation à contrôler, à subordonner. Ainsi il existe une autorité intellectuelle, une autorité artistique, une autorité concernant le soin physique ou psychique, etc. En démocratie, l’autorité est plurielle, elle ne se ramène pas à celle du gouvernement, de la loi positive et du tribunal. Et il s’agit alors de savoir quelle est l’autorité la plus compétente dans le domaine qu’on considère, en matière éducative par exemple, ou en matière curative.

Mais qu’est-ce qui peut fonder l’autorité en démocratie ? Ce n’est plus, nous l’avons dit, une fiction politique, du style « rendre la justice au nom du Peuple français », ou du style « être le représentant de l’Etat ». Cela donne du pouvoir, pas de l’autorité. D’un point de vue philosophique, je crois qu’on peut trouver une réponse chez un philosophe, Henri Bergson, qui a nourrit pas mal d’hommes d’Etat, parmi les meilleurs, au vingtième siècle. Au début des années trente, dans Les deux sources de la morale et de la religion, il défend la thèse suivante : l’autorité est un appel. Appel à quoi ? Appel à être, à ouvrir son âme. Ceux à qui nous reconnaissons de l’autorité sont ceux qui nous éveillent à nous-mêmes, ceux qui nous touchent, nous émeuvent et nous mettent en marche. « Ils n’ont pas besoin d’exhorter, dit Bergson ; ils n’ont qu’à exister ; leur existence est un appel »[1]. Et c’est par cet appel qu’elle lance que l’autorité nous libère. Et nous voilà, comme toujours dans un chemin de pensée, à ce point où les lieux communs sont renversés. L’autorité qui interdit, qui donne des règles : c’est un refrain bien connu. Pourtant,  ce n’est là qu’une conception non pas fausse mais superficielle et extérieure de l’autorité. Il est beaucoup plus juste de dire que l’autorité libère. Elle libère parce qu’elle nous rend à l’élan jamais tari d’une création poursuivie. Et c’est le moment de se souvenir de l’étymologie : augere, le mot latin dont dérive autorité, signifie augmenter. L’autorité est ce qui augmente, mais il y a deux manière de le comprendre. Dans les régimes soucieux de légitimer les pouvoirs en place, l’autorité est ce qui augmente les hommes de pouvoir, ce qui leur donne une aura particulière qui va faire qu’on leur obéisse. Mais, en démocratie, l’autorité est ce qui doit augmenter celui qui y est confronté. Je confère une autorité réelle à celui dont je sens qu’il peut me conduire au-delà de moi-même.

Il existe une conception démocratique de l’autorité. Il ne faut pas abandonner la construction de l’autorité, sous prétexte que nous vivons en démocratie. Mais il ne faut pas non plus retourner, de manière réactionnaire, à des formes surannées d’autorité. L’autorité démocratique n’est pas un traditionalisme. Mais elle est encore moins le dogmatisme du principe d’autorité, que la pensée scientifique a définitivement écarté, et qui pourtant revit dans les dérives technocratiques lorsqu’il suffit de faire référence à la parole de tel ou tel expert pour clore le débat. Elle n’est pas davantage à confondre avec l’autoritarisme qui trouve un si bon terreau dans nos démocraties.

L’autorité démocratique, on ne la trouvera pas forcément du côté des pouvoirs institués, au contraire. Bergson désigne la démocratie comme étant d’essence protestataire. « D’abord, écrit-il, c’est surtout comme protestation qu’elle s’est introduite dans le monde. Chacune des phrases de la Déclaration des droits de l’homme est un défi jeté à un abus. Il s’agissait d’en finir avec des souffrances intolérables »[2]. Ce qui nous invite à chercher l’autorité du côté de ce qui proteste.

La protestation est la forme le plus pure de l’autorité si elle se fait au nom d’une valeur irréductible, c’est-à-dire à partir d’une position éthique. Camus, notamment, nous a montré combien la révolte peut être fondatrice. Il y a certes une protestation qui consiste à prendre prétexte d’un scandale pour acquérir  non pas de l’autorité mais du pouvoir. Et puis il y a des protestations contre toute forme d’autorité où le révolté ne cherche nullement les valeurs qui pourrait fonder sa révolte et lui donner du sens. Ainsi en est-il de cette révolte pulsionnelle que Camus illustre par la référence à Sade et qu’on a vu se développer ultérieurement sous la forme d’un mouvement de mœurs contre tous ce qui pouvait faire figure de loi, de père, d’autorité. Mais l’autorité se fonde elle-même dans la protestation.  De quelle côté est l’autorité qui nous éclaire lorsque, au coup de force politique, Victor Hugo, sur son île, en proscrit, oppose sa protestation poétique ? La révolte, la dissidence, la proscription : autant de terreaux favorables à l’apparition d’une autorité totalement disjointe du pouvoir. La parole nue de l’Evangile et la parole franche de Socrate ne restent-elles les deux autorités majeures de notre civilisation ? C’est qu’en réalité l’autorité en démocratie ne peut plus être d’ordre politique, puisque la démocratie consiste à défaire la fiction politique qui cherche à construire de la souveraineté : l’autorité en démocratie ne peut être que d’ordre éthique, et c’est sur la référence éthique que doivent se construire les institutions démocratiques.

 

 

 



[1] Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, PUF, Quadrige, p. 30

[2] op. cit., p. 301

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La séparation des familles :

à quel prix ?

 

Jean-Marc Ghitti

 

 

 

Conférence prononcée au colloque  organisé,  en hommage à Jean Gaudemet, par la Faculté de Droit Jean Monnet (Paris XI), au Sénat, le 20 juin 2005.

 

 

 

Nous savions de quel prix se paie la sauvegarde coûte que coûte des mariages et de la famille. Nous découvrons, désormais, que la rupture facile des mariages et la séparation des familles a aussi un prix. Nous savons qu’il est lourd mais nous le connaissons encore mal. Il est plus lourd pour certaines personnes et pour certaines classes sociales. Il n’existe aucune égalité devant la rupture. Le modèle du « bon divorce » n’est accessible qu’à certaines classes sociales, celles qui l’ont promu, tandis que pour les classes les plus modestes, parce qu’elles ont moins de ressources en tous les sens du terme, la séparation de la famille est souvent catastrophique. Quant aux personnes, les plus fragiles, à commencer par les enfants, éprouvent, durant des années, durant le restant de leur vie même, ce qu’ont de destructeur les ruptures, tant du point de vue de l’identité personnelle, du projet de vie que de celui de la transmission généalogique. Le premier prix de la séparation, dans les familles contemporaines, c’est donc cette grande inégalité qui se creuse entre ceux pour qui elle est un moyen de construire sa vie et ceux qui la subissent en victimes et en vivent les effets destructeurs.

D’un point de vue social, il serait vain de mettre en balance les sacrifices, violences, frustrations générés par l’ancien modèle familial qui soutenait le mariage et cette atomisation produite aujourd’hui par la séparation des familles dont le coût en terme de destruction psychique et de solitude n’est plus à démontrer. Il s’agit de reconnaître les deux  et de comprendre qu’une société s’expose à une grave crise du lien civil lorsqu’elle laisse la famille entrer en déliquescence. Mais aux difficultés morales que vivent les personnes et aux difficultés sociales qui affectent le groupe humain s’ajoute un prix politique fort, et je vais me consacrer ici à soutenir que la séparation des familles risque de mettre en péril un certain modèle démocratique.

On connaît la thèse selon laquelle les mutations en cours dans les familles résulteraient de l’introduction, dans la vie privée, des valeurs démocratiques. Le droit a effectivement mis en marche un processus salutaire d’égalisation des statuts dans la famille, égalité à quoi même les enfants, ce qui est assez problématique, pourraient prétendre. L’organisation sociale du travail ouvre sur une indifférenciation des rôles masculin et féminin qui ne peut manquer d’avoir des retentissements symboliques. La valorisation du dialogue, qui est au coeur du modèle démocratique, transforme également, en s’y introduisant, les relations familiales dans le sens d’une plus grande attention à l’autre et d’une plus grande qualité relationnelle. Mais une telle représentation du devenir démocratique de la famille correspond-elle à la réalité ou ne fait-elle qu’y projeter notre idéal ? Est-elle descriptive ou normative ? Il faut réintroduire de l’expérience dans cette représentation, et nous verrons alors qu’elle n’est pas fausse mais incomplète. Elle est normative par occultation de tout ce qui, dans l’expérience, va le plus à l’encontre de l’idéal. Elle est une description partielle qui se construit à partir d’une dénégation du mal. En cela cette représentation constitue une position psychique, qui consiste à fuir la honte et la souffrance, et elle est aussi un parti-pris moral et métaphysique, celui qui fait dire à Pascal : « Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire, et négligeons le véritable ».

Le mal, c’est que ce processus de démocratisation de la famille s’accompagne d’un processus anti-démocratique de judiciarisation des crises familiales. Car il nous faut bien introduire, dans notre représentation de la famille contemporaine, sa fragilité, c’est-à-dire le fait qu’elle éclate souvent et entre dans le contentieux. Qu’en est-il alors de la qualité relationnelle, de l’indifférenciation des rôles et de l’égalité des statuts ? Qualité relationnelle, oui, mais aussi guerre des sexes. Indifférenciation des rôles, oui, mais aussi pères payeurs de pensions alimentaires et mères gardant les enfants. Egalité des statuts, oui, mais régime matriarcal dans les familles séparées. Pour peu qu’on veuille décrire la réalité et non pas seulement ce qui nous plaît dans la réalité, on s’aperçoit que la famille d’aujourd’hui est plutôt à tendance démocratique dans l’entente, mais à tendance anti-démocratique dans les conflits qui sont nécessairement engendrés par les modalités de cette entente. Comment se fait-il que, dans le contentieux, la famille contemporaine inverse son processus de démocratisation ? Cela est lié à la judiciarisation en tant que telle et il faut interroger à présent le prix de cette judiciarisation de la vie familiale, inhérente à sa démocratisation.

Dès lors qu’une famille ouvre, par l’un de ses membres, une procédure judiciaire, elle « déprivatise » ses relations. C’est ce que fait aussi le mariage qui vient apporter une sanction publique à un lien privé. Cependant, aujourd’hui le mariage entame à peine la nature privée du lien puisque les obligations qu’il est censé donner, principalement celle de fidélité, ne sont plus des causes péremptoires de rupture du contrat. En revanche, la séparation est le véritable moment de la déprivatisation du lien, et pas seulement pour les couples mariés. En effet, celle-ci s’opère chaque fois qu’un couple, étant marié, l’ayant été ou ne l’ayant jamais été, porte devant le juge un conflit d’autorité parentale. Autrement dit, on assiste à un glissement par lequel la puissance publique est là moins pour garantir l’union que pour garantir la séparation. Ce glissement ne doit pas être entièrement occulté par la substitution de la famille parentale à la famille conjugale, auquel il est certes lié. Il comporte une dimension proprement politique : la puissance publique n’est plus tellement civique, elle devient principalement judiciaire. C’est pourquoi le passage du privé au public se fait bien plus par la judiciarisation de la séparation que par la célébration de l'union. On est passé d’une politique civique qui avait à coeur de célébrer et soutenir les liens à une politique judiciaire qui a pour principal souci d’organiser les séparations. Car la séparation, ne nous berçons pas d’illusions, n’intervient pas seulement au coeur du couple conjugal : elle inscrit aussi le lien parental dans le clivage avec des droits de visite, des dates et des horaires.

Je crois qu’il faut bien comprendre la nature de cette mutation politique. Lorsque l’autorité civile célèbre un mariage, elle le constate et le consacre mais ne se prononce pas sur l’organisation des liens privés. Le mariage occidental repose sur l’idée que seuls ceux qui s’épousent ont à exprimer leur volonté et à consentir. C’est la tradition consensualiste mise en évidence par Jean Gaudemet. L’autorité religieuse et l’autorité civile se bornent à enregistrer ce consentement. Il en va tout autrement lorsque la puissance publique intervient par judiciarisation de la séparation. Même lorsqu’il y a consentement mutuel, ce qui n’est pas toujours le cas ni dans les formes ni dans la réalité des coeurs, le juge vient faire prévaloir une conception publique de l’intérêt de l’enfant. On a bien tort de soutenir que, dans la famille contemporaine, il y aurait une diminution de la contrainte sur les époux parce que ceux-ci seraient libérés de toute pression sociale, de tout modèle dominant et qu’il pourraient faire prévaloir leur libre choix. On ne saurait oublier que la famille contemporaine est souvent soumise à une ordonnance ou à un jugement qui met en place un dispositif beaucoup plus rigoureux que toute pression sociale. Les familles séparées sont des familles où le libre choix n’a plus cours. Lorsque la sanction publique se fait par procès et non plus par célébration, ce n’est pas un gain de liberté pour les familles mais, au contraire, pour leurs membres, une perte de souveraineté au profit d’une volonté tierce, seule souveraine, et qui est la volonté d’une juridiction publique. Le prix politique est énorme pour notre démocratie puisque, comme on le voit, cela revient à un véritable assujettissement de chaque membre d’une famille.

Examinons davantage. Le juge que les pères et les mères rencontrent dans leur procès ne représente pas la puissance publique de la même manière que le maire la représente. Il est celui qui va mettre l’histoire familiale en état de pouvoir être  l’objet d’une décision judiciaire. Sous son regard se produit une mise en procédure de la vie privée dont les avocats sont les artisans. C’est un peu comme si l’on donnait au maire le rôle de dire pourquoi ceux qu’il va marier s’aiment et doivent être unis. Sous le regard du juge, le projet familial, qui a été celui de vivre ensemble et d’avoir des enfants, est réinterprété rétrospectivement comme prémisses d’un échec. Le procès familial est la production publique de l’histoire privée comme histoire d’un échec. Il va jusqu’à confisquer la fonction narrative aux époux pour la déléguer à l’enquêteur social, à l’expert médico-psychologique, et en fin de compte au juge. Et c’est à partir de cette mise en état, qui est une mise en récit officiel, que les décisions seront prises. Peut-on dire que la famille contemporaine devient plus démocratique lorsque la parole qu’elle tient et ne tient pas sur elle-même est, en quelque sorte, surplombée par une parole officielle et extérieure qui prétend lui dire sa vérité ? Demandons-nous sans relâche quel est le statut politique de cette parole publique souveraine.

C’est la même question qu’on retrouve dès lors qu’on interroge la tierce volonté qui vient, après la mise en état, prononcer les modalités de la séparation familiale. Rappelons que la démocratie n’est effective que dans la mesure où la parole du magistrat est une jurisdictio, c’est-à-dire l’application à une situation particulière d’une loi qui n’est pas faite par le juge mais issue de la volonté générale telle que les citoyens ont pu l’interpréter. Or le juge des affaires familiales est complètement sorti de cette sphère juridictionnelle qui pouvait lui donner une légitimité démocratique. La magistrature qui est la sienne, telle qu’elle a été conçue au moins depuis 1975, est en échec. Cet échec, qui est celui de nos conceptions démocratiques, constitue un prix politique fort de la judiciarisation des conflits familiaux. Précisons-en le sens.

Pour que le rôle juridictionnel du magistrat soit possible, encore faut-il que le droit fournisse un cadre juridique clair. Or c’est précisément ce que le législateur a renoncé à faire en matière familiale, préférant mettre en avant cette abstraction qu’est « l’intérêt de l’enfant ». Il laisse alors au juge toute latitude pour donner à cette abstraction un contenu concret selon le cas. Il en résulte, pour ce magistrat, un pouvoir étendu où l’autocratisme et l’arbitraire trouve un terrain favorable. Par souci de psychologie et désir de souplesse, la Représentation nationale a été conduite à dissoudre la légitimité démocratique qui est la sienne en la déléguant à la supposée compétence des magistrats professionnels. Cette crise de l’idée démocratique dans les sujets dits « de moeurs » aboutit à livrer les familles séparées à un juge unique qui représente une tierce volonté souveraine, un fragment d’imperium qui le met en position tyrannique.

On peut considérer que cette évolution est négative sous trois points de vue. D’abord, du point de vue de l’efficacité, il est possible qu’elle rajoute au contentieux plutôt que de l’apaiser. En effet, l’absence de prévisibilité dans le jugement, faute de principes clairs, génère de l’angoisse et encourage chacun à se défendre et à attaquer. L’office du juge aux affaires familiales porte de nombreuses confusions. D’abord parce que le fait que ce soit le même magistrat qui juge de tout conduit à confondre la querelle conjugale, le conflit parental, les différends financiers et patrimoniaux, etc. Mais aussi parce qu’on ne peut pas être à la fois celui qui dit le droit et celui qui cherche des solutions concrètes. Le règlement des conflits familiaux a certes besoin de souplesse et de soutien psychologique, mais ce travail de médiation ne doit pas être pris en charge par le juge lui-même et, d’autre part, il doit se faire dans un cadre juridique clair. Or c’est ce qu’on pourrait attendre de ce magistrat : qu’il délègue à des processus extra-judiciaires la répération des liens familiaux et qu’il se borne à rappeler, mais à rappeler vraiment, la coparentalité statutaire qui doit servir de référence. Autrement dit, il s’agit d’éviter la psychologisation du judiciaire, qui ne peut qu’entraîner une dérive vers une magistrature d’exception, dérogatoire au droit commun. Et, pour l’éviter, on aurait sans doute besoin d’un magistrat, qu’on pourrait appeler juge aux liens familiaux (JLF), et dont la fonction serait précisément d’assurer la séparation entre une claire jurisdictio et un nécessaire soutien des familles séparées, soutien qui pourrait mieux se développer en étant mieux séparé des enjeux judiciaires.

Au lieu de quoi l’actuelle évolution de l’office du juge aux affaires familiales représente un prix politique lourd payé au grossissement du contentieux familial dans la mesure où la séparation des pouvoirs est remise en cause. Cette remise en cause ne se fait pas, comme on le croit généralement, par les pressions qui pourraient être exercées sur les magistrats, notamment par le pouvoir exécutif : elle se fait par délégation d’un rôle quasi législatif aux magistrats. En effet, le style législatif qui consiste à mettre au centre de la loi des notions aussi abstraites et vides que celles d’intérêt de l’enfant, de danger psychologique, etc., revient finalement à conférer aux magistrats le pouvoir de donner un contenu à la loi. Appliquer la loi est une chose, lui donner en chaque circonstance particulière un contenu variable en est une autre. On sort alors d’un office de juridiction et on entre dans un système dangereux où une partie du travail législatif est assumé par les juges eux-mêmes. C’est là une dérive politique clairement liée à la banalisation gestionnaire d’un contentieux familial grossissant.

Enfin, c’est d’un troisième point de vue que l’évolution actuelle représente une dérive gravement anti-démocratique dans la mesure où elle revient à asseoir, dans les familles séparées, une tierce volonté souveraine. Tout le travail des Lumières en Europe a consisté à faire sortir les personnes d’un statut de sujet et d’un état de minorité politique. Or, la famille contemporaine, dans les situations de séparation qui sont de plus en plus nombreuses, est le lieu d’une régression considérable où les pères et mères sont réputés ne plus être capables de comprendre eux-mêmes l’intérêt de leur enfant et ravalés à la condition de sujets soumis à la tierce volonté souveraine d’un juge supposé savoir définir mieux qu’eux cet intérêt. Or il suffit de connaître d’une part la formation des magistrats et, d’autre part, le cadre non juridictionnel dans lequel l’évolution législative leur permet d’exercer un pouvoir discrétionnaire considérable, quasi autocratique, pour réaliser que cette tierce volonté, ni suffisamment éclairée ni suffisamment encadrée, est proprement une volonté sans contrôle, que la vertu particulière de certaines personnes faisant office de magistrat pondère fort heureusement assez souvent mais qui ouvre évidemment la porte à toutes les dérives. C’est pourquoi la famille contemporaine, dès lors qu’elle est séparée, est le champ clos de processus clairement anti-démocratiques.

 

Les Chazes, juin 2005

 

 

 

 

 

Argument

 

La séparation des familles désigne aussi bien les cas où les membres de la famille se séparent volontairement que ceux où la famille se trouve séparée judiciairement contre la volonté d’un ou de plusieurs de ses membres. La première situation est assez rare puisque même dans le cadre, plus ou moins théorique, du divorce par consentement mutuel, les enfants ne consentent pas et sont non les sujets mais les objets ou la matière de la séparation. Il s’agira donc surtout de réfléchir sur le problème des familles qu’on sépare. On n’entrera pas dans l’outillage juridique complexe qui permet d’opérer ces séparations, mais on interrogera une sorte de philosophie générale qui fait considérer que la séparation est une solution à différents problèmes. Qui sépare ? En vue de quoi ? Selon quelle conception de la famille ?

On essaiera de montrer qu’il y a un écart entre les raisons pour lesquelles on sépare les familles et les effets de cette séparation. Les effets sont loin de se limiter aux buts que l’on s’assigne et un certain nombre d’entre eux ne sont pas voulus. A partir de là on pourra mesurer la séparation des familles en terme de réussite et d’échec. Habituellement on parle de l’échec du mariage, ce qui révélerait une limite de la conception occidentale du mariage. Mais il n’y a aucun sens à établir l’échec du mariage si on ne le met pas en comparaison avec l’échec qui peut résulter de la séparation, et, si l’on peut mesurer celui-ci, il y a des chances pour qu’un certain nombre de situations familiales puissent être lues comme relevant non pas de l’échec mais d’un choix du moindre mal.

Tous les effets de la séparation des familles ne sont pas négatifs, mais il s’agit de savoir quel est le prix personnel et social qu’on est prêt à payer pour les obtenir. On suivra principalement deux pistes. La première interrogera les effets de la séparation des familles sur la filiation et la généalogie, tant d’un point de vue psychique que social. La deuxième piste interrogera le coût de la séparation des familles du point de vue des libertés individuelles, en tant notamment qu’elle assujettit grandement les personnes au contrôle de l’institution judiciaire et donc à une certaine forme de pouvoir politique. 

 

 

Par justiceetfamille.over-blog.com
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Familles : traverser les crises

Conférence prononcée en ouverture du colloque de l’AIFI,

 à Bruxelles, en mai 2005

 

 

- I -

 

Partons d’un point du vue ontologique, qui est celui du philosophe, mais qui n’est pas, comme on le verra, sans applications pratiques. La thèse est que la crise est du temps intensif. Il y aurait deux régimes de temporalité : la durée est extensive, la crise est intensive. Ce qui signifie que dans la crise le temps atteint un degré d’actualisation beaucoup plus fort que dans la durée. La crise, c’est du temps qui se concentre. Les grandes crises sont de la densité temporelle pure.

Il y a donc des crises dans tout ce qui est temporel, comme il y a aussi de la durée. Il y a des crises dans la nature, qui prennent la forme de ce que nous appelons des catastrophes. Par exemple, l’énergie accumulée longtemps s’actualise dans la crise que représente l’irruption volcanique. Il y a des crises en histoire, dont les guerres sont le meilleur exemple. La guerre est un moment où toutes les durées antérieures se condensent et d’où toutes les durées ultérieures découleront. Il y a des crises dans les vies, comme sont les délires psychotiques où les tensions psychiques viennent comme se résumer et chercher solution.

Dans le temps, la crise est ce qui a valeur décisive. Le mot krisis, en grec, signifie ce fragment de temps qui fait pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre. Le moment critique signifie couramment un moment de crise et un moment de choix. De choix, non pas dans le sens où nous prendrions une décision, mais dans celui où une décision se dégage, une décision qui nous concerne mais qui n’est pas la nôtre. Autrement dit, la crise est un moment crucial, une croisée. La crise est la croisée des destins, alors que la durée n’en est que le déroulement. C’est pourquoi on trouve une crise dans tous les moments décisifs, c’est-à-dire dans tout ce qui naît, dans tout ce qui se bouleverse, dans tout ce qui disparaît. A propos de ce qui naît, on peut parler de crise génétique, et elle est le mode d’effectuation de ce mouvement qu’Aristote appelle génesis. L’accouchement est une crise. Pas de naissance, pas de fondation sans crise. A propos de ce qui disparaît, on peut parler de crise agonale, ou tout simplement d’agonie et celle-ci correspond à ce mouvement qu’Aristote appelle phtora. Et à propos de ce qui bouleverse, on peut parler de crise de mutation en faisant référence à ce que les Grecs appelaient metanoia. Metanoia ne signifie pas seulement le changement. Le changement, qu’il soit transport, croissance ou vieillissement, ou encore altération, se déroule dans la durée : il n’y a pas besoin de crise pour changer. Metanoia signifie le renversement. C’est le mot dont on se sert pour désigner cette crise qui jette Saul par terre, le convertit et le relève en apôtre Paul. C’est une déprise de soi, un repentir, suivie d’une reprise de soi à la base, d’une conversion. C’est en somme une régénération. La crise génétique, l’agonie et la conversion sont les trois sortes de crise qui intensifient le temps et l’actualise comme instant décisif.

 

- II -

 

On peut dire que, à l’origine grecque de notre civilisation, la tragédie est une pensée de la crise. La crise est toujours une tragédie. Ou on pourrait dire que la tragédie est le langage de la crise. Une situation de crise est caractérisée, premièrement, par le pathos qui l’habite. Elle est un moment de souffrance et d’angoisse. Elle est deuxièmement une montée vers le paroxysme, et c’est ce qui en fait toute l’acuité. Dans la crise, tout est excessif, exagéré, tout est hyperbolique : les sentiments, les pensées, les paroles, les gestes. Elle est, troisièmement, un moment où l’on ne voit plus clair, où l’on est comme aveuglé. Les Grecs parlent de l’atê, cette sorte de brouillard où les dieux plongent parfois les hommes. Les références habituelles sont troublées, elles ne nous permettent plus de nous orienter. La relation au sens semble perdue. Si bien que, pris dans la crise, on ne voit pas comment on pourrait s’en sortir : elle semble sans issue, elle ouvre sur le désespoir. Et, en même temps, c’est son quatrième caractère, elle est un moment critique où quelque chose va devoir se décider, pencher dans un sens ou dans l’autre. Si bien qu’elle est une situation extrêmement tendue. Cinquièmement, la mort est l’horizon de la situation de crise. Pour toutes les raisons qu’on vient de dire, pris dans la crise, on sent bien que, faute d’en pouvoir sortir, c’est le risque de mort qu’on court. Elle est le moment des actes violents, des guerres, des combats désespérés, des meurtres, des suicides, des effondrements dans la folie. Ces cinq caractères de la crise que la tragédie dégage, on les retrouve dans les crises personnelles, qu’elles soient maladie telle que les médecins la décrivent, crises morales telles que la psychiatrie pourrait en parler, ou crises spirituelles. Mais on les retrouve aussi dans les crises collectives, crises internationales, crises civiles ou crises familiales.

On doit distinguer, toutefois, les crises personnelles des crises collectives. Les premières sont internes tandis que les deuxièmes dressent les uns contre les autres : elles sont des conflits.  Mais nuançons. Les crises intérieures sont peut-être bien, elles aussi, des conflits intimes entre le conscient et l’inconscient, entre l’idéal qu’on porte et la réalité d’une situation qu’on vit, entre le corps qui se meurt et l’âme qui veut vivre. Mais les conflits intérieurs, dira-t-on, appellent d’autres solutions que les conflits entre personnes. Traditionnellement, on dit qu’ils relèvent de la psychologie. Certes, mais les conflits intérieurs ne sont-ils pas souvent l’intériorisation d’une situation conflictuelle ? Les âmes ne sont-elles pas faites des liens qui les unissent aux autres et en soignant les liens ne guérit-on pas les âmes ? On touche là un enjeu important de la médiation. Plus modeste que la psychologie, elle peut parfois guérir ce que la psychologie ne guérit pas parce qu’au lieu de réparer l’âme, dans son extrême complexité, elle répare simplement les liens ou les absences de liens qui la font souffrir. C’est pourquoi, à mieux y penser, on peut dire que le conflit est au coeur de bien des crises, qu’elles soient personnelles ou collectives.

On distinguera, cependant, le conflit de l’échec. L’échec est une rencontre avec le réel marqué par la déception, par l’impossibilité d’y faire passer les valeurs que nous portons. Il vient inscrire dans la condition humaine le rappel de la finitude. Par exemple, nous échouons à vaincre la mort, la nôtre ou celle de ceux que nous aimons, nous échouons à empêcher la maladie, les catastrophes naturelles, etc. L’échec produit des crises mais il faut distinguer les crises par échec et les crises par conflit. Dire que le conflit est un échec à s’entendre est, à mon avis, une mauvaise manière de parler. C’est source de confusion. Car le conflit est une relation non au réel mais aux autres hommes, et çà change tout. C’est pourquoi on ne devrait pas parler, par exemple, de l’échec d’un  mariage mais toujours d’un conflit entre époux. L’idée d’un divorce pour cause objective est une monstruosité conceptuelle, une grande source de confusion. Il y a donc des crises-échec et des crises-conflit. Nous traiterons des secondes.

 

- III -

 

Si l’on revient aux origines de notre civilisation, on s’aperçoit qu’aux situations tragiques on ne peut guère donner que quatre solutions : la représentation, le sacrifice, le procès ou le dialogue. Ce sont là les quatre issues possibles d’une crise. Précisons.

La tragédie, en tant qu’elle est la représentation sur scène d’une crise tragique, est une solution paradoxale, une solution qui n’en est pas une. Ce qu’elle nous montre, en effet, c’est qu’aucune solution n’est possible, que la crise est irrémédiable : Antigone va à sa perte et Créon aussi. Aucune dialectique ne peut conduire le conflit à sa résolution et à son dépassement. La tragédie est assurément un pessimisme et même, presque, un désespoir. Pourtant il ne faut pas oublier que la crise tragique est portée, par Sophocle, à la représentation, et qu’au lieu d’être une crise vécue elle devient une crise montrée. C’est tout le miracle de la simple représentation. Aristote nous avait déjà dit qu’elle est cathartique, c’est-à-dire qu’elle détourne le vivre en voir, qu’elle fait de l’homme un spectateur de ses propres crises, il peut les voir en face, ce qui est déjà en soi une manière de les désamorcer. Schopenhauer et Nietzsche sont les deux penseurs modernes qui ont dégagé toute la sagesse qu’il peut y avoir dans la représentation. Ils promeuvent une sagesse qui soit un art de la représentation. Il en résulte que le destin d’un conflit, c’est d’abord de se mettre en forme. Une crise doit être élaborée, c’est-à-dire conduite à sa symbolisation. Il s’agit d’accoucher, dans une crise, du langage qu’elle porte. Ce langage peut être celui des mots et parler de la crise c’est déjà lui donner accès à la représentation. Mais ce langage peut être aussi celui des gestes, des mises en scènes (parler d’une scène de ménage, c’est reconnaître qu’il y a bien quelque chose de l’ordre de la mise en scène) ; il peut être celui des images (dessins d’enfants par exemple) ou celui des symptômes. Il est encore ces espèces de rites qu’on appelle des protocoles. Mais dès qu’il accède ainsi à la représentation, le conflit est mis à distance, la crise décroît et délaisse le paroxysme où elle s’était portée, les protagonistes deviennent les spectateurs de leur propre conflit. Ils en restent aussi évidemment les acteurs, ou plutôt les personnages, c’est-à-dire ceux qui présentant le masque (persona) pour le visage, entrent dans la simulation de la crise. La représentation symbolique, quelle que soit sa forme, désactive la crise, c’est-à-dire qu’elle détourne d’agir, elle désactive le pathos et éloigne de ce fait le moment critique, qui est celui où l’on peut accomplir le geste irréparable. En revanche, la représentation va réveiller l’imaginaire, ouvrir les âmes à une respiration nouvelle. Et elle va même, comme en prime, procurer un plaisir particulier, qui est le plaisir de parler et d’analyser, le plaisir de se dire et de jouer, bref toutes sortes de plaisir qui sont des plaisirs de représentation. La représentation de la crise, par son élaboration symbolique, diminue l’intensité de la crise, elle la décrispe, mais elle est néanmoins, et c’est là sa limite, un renoncement, par excès de pessimisme peut-être, à la solution puisqu’elle ne conduit pas le conflit vers sa résolution.

Cependant, poursuivant notre méditation sur la tragédie, il faut nous souvenir que si effectivement celle-ci représente un conflit, elle porte aussi la trace d’une solution très archaïque, qui est la solution sacrificielle, d’où la tragédie tire son origine. Il ne suffit pas que les hommes abandonnent la religion pour que cessent les mécanismes psycho-sociaux auxquels la religion était une réponse. Le sacrifice rituel consiste, comme l’a montré René Girard, à transformer la violence du « tous contre tous » en une violence du « tous contre un seul » et à circonscrire la violence contre cet « un seul » sur un animal portant symboliquement tous les maux. Ritualisé, le sacrifice entre dans un langage. Par la métaphore, il se déplace de l’homme à l’animal et, par la métonymie, il se déplace du tout à la partie. Mais le sacrifice, lorsqu’il n’est plus ritualisé, devient une sorte de sacrifice sauvage  qui est un retour à la violence. C’est ce qui se passe lors de ce que Girard appelle des crises sacrificielles. La crise sacrificielle s’ouvre lorsque les mécanismes symboliques pour résoudre les conflits sont en panne si bien qu’une communauté donnée ne peut plus se purger des angoisses qui l’inquiètent. Elle va alors mettre en place une sorte de délire expiatoire, ce que Platon appelle un délire télestique, au bout duquel une solution va être trouvée dans le sacrifice réel, c’est-à-dire violent et non symbolique, d’un ou de plusieurs innocents. Comme l’avait déjà vu Georges Bataille, la violence réelle provient souvent d’une crise des codes religieux qui sont faits pour la conjurer. Lorsque la crise ouverte par le conflit ne peut compter sur aucun symbolisme rituel pour la désamorcer, elle s’invente alors une solution sacrificielle, dans le sens où il s’agit d’un sacrifice sauvage, non ritualisé, qui ouvre sur une violence à vertu purgative. Il est évident que cette solution, bien qu’elle marche à grande comme à petite échelle, est une solution dont on ne peut se satisfaire puisqu’elle est une solution violente et puisqu’elle fait payer les innocents. A ce compte, mieux vaut encore l’absence de solution que représente la tragédie. Mieux vaut s’en tenir à la pure représentation de la crise plutôt qu’à sa résolution violente.

La conscience des limites d’une résolution sacrificielle des crises est à l’origine d’une autre solution, qui est la solution judiciaire, la résolution par le procès. La judiciarisation de la crise est le moyen d’en faire sortir une vérité, la vérité sur l’identité du coupable, de l’auteur de la faute. Tout le soin va alors consister à écarter le risque d’erreur car la condamnation des innocents devient, d’un point de vue judiciaire, quelque chose d’insupportable. Pour écarter l’erreur, une enquête est nécessaire. L’enquête consiste à se renseigner sur les faits et à entendre des témoins. Dès que le coupable est identifié peut intervenir une violence qui est celle de la condamnation à une peine. Mais cette violence sera dite légitime car elle porte contre un coupable et est prononcée selon des lois préalables, des lois pénales.

Cependant, la judiciarisation de la crise n’est pas exempte d’inconvénients. C’est ce qui est apparu aux yeux de Platon alors même que la solution judiciaire ne faisait qu’entamer un essor historique qui trouve de nos jours une sorte d’apogée. On peut même dire que Platon, non seulement à travers la manière dont il raconte le procès de Socrate mais à travers toute son oeuvre, construit la philosophie comme un procès du procès. Le procès ne saurait être la solution qu’il prétend être pour régler une crise et il n’est surtout pas le lieu où une vérité peut surgir. La parole qui s’y tient, à savoir la rhétorique, non seulement n’est pas une parole de vérité mais elle est une parole qui fait constamment obstacle à la vérité. Elle englue le débat dans un pathos feint, dans une vaine émotion, mais surtout, elle n’est orientée que par l’effet qu’elle veut produire sur l’auditoire, par le jeu social dans lequel elle vient s’inscrire mais nullement par une recherche de la vérité. De sorte que plus elle abuse l’auditoire, mieux elle remplit son rôle. Il faut dire que les intentions qui la portent n’ont rien à faire de la vérité. L’accusation est inspirée par la haine et le désir de vengeance, elle s’alimente à la rumeur publique et à la vindicte populaire. Le procès, contrairement à ce qu’il voudrait, retombe dans un mécanisme sacrificiel sauvage où, finalement, la condamnation, sur un vrai ou un faux coupable, peut avoir valeur expiatoire. Mais là où le procès s’éloigne le plus de la vérité et de la faute autour de quoi il prétend organiser une sortie de la crise, c’est en confondant vérité et faute avec du factuel. Dans un procès, jamais les idées dont on parle ne sont élucidées. Il est le règne du préjugé et il ouvre sur un jugement sans connaissance de la chose dont on parle. Pour Platon la vérité est le fruit de l’étude, elle ne peut se trouver que par une enquête sur la définition même de ce dont on parle.

Cette critique philosophique originaire du procès engage à chercher une autre solution à la crise, une quatrième solution, qui est la dialectique. Au centre de toute crise, il y a une problématique qu’il s’agit de dégager et autour de laquelle un dialogue doit être mis en place. Il s’agit de sortir du conflit par le questionnement, et à partir de ce questionnement d’organiser une communauté qui cherche, qui cherche à comprendre et à connaître. Là où le conflit avait ouvert une crise, un risque de faire éclater la communauté par la violence, c’est autour d’une commune recherche que la communauté peut se restaurer. C’est autour de la parole dialoguante qu’une nouvelle entente peut se construire. Il s’agit alors de transformer la crise en pensée, en pensée partagée. 

Et il est vrai que la pensée est elle-même une crise. Lorsque la philosophie parle de la crise, elle parle d’elle-même et du travail critique qu’elle ne cesse d’être. Si par le mot de «critique » on entend le conflit des thèses et des arguments, il désigne aussi le passage de l’indécis, du doute, à la décision, passage qui n’est rien d’autre que cet acte de juger en quoi, pour certain, consiste toute opération intellectuelle. Mais cette crise interne à la pensée, ce moment de doute, d’embarras et d’ébranlement, est une moment hautement heuristique, un moment de découverte. L’expérience de la pensée nous apprend que la crise est le creuset d’une révélation, un lieu où peut surgir la vérité, idée que retrouveront les psychanalystes. La solution philosophique de la crise consiste à la spiritualiser, c’est-à-dire à la répéter dans la pensée, jusqu’à ce qu’elle ouvre sur le discernement à partir duquel une nouvelle disposition sera possible dans la vie. Il s’agira alors, au sortir de la crise, de refonder la vie dans la connaissance.

 

- IV -

 

Ces quatre solutions qui permettent de sortir, plus ou moins bien, de ces crises par lesquelles doit passer tout ce qui a à naître, à mourir et à se convertir, le plus souvent ne sont pas pures, elles se mêlent, se chevauchent. C’est qu’il faudrait essayer de montrer en appliquant ce savoir acquis sur la crise aux crises familiales.

Dès qu’on veut articuler la crise à la famille, on se heurte à plusieurs difficultés. La première, c’est qu’il faut bien distinguer la crise dans une famille et la crise de la famille. Cette dernière désigne un état socio-historique de l’institution familiale tandis que la première est un événement singulier. Cette distinction est d’autant plus importante à faire que la thèse que nous voudrions soutenir est la suivante : la crise de la famille se révèle à ce que les familles ne savent plus résoudre leurs propres crises.

Il ne saurait y avoir, en effet, de vie familiale sans crise, pas plus qu’il ne saurait y avoir d’existence sans crise. La famille, parce qu’elle est le lieu de la plus grande proximité des existences, est traversée par les crises que vivent ses membres, par exemple par la crise d’adolescence des enfants ou par celles qui résultent de la maladie (qui engendre angoisse et dépendance) et de la mort (deuil). Par ailleurs, la famille est une structure où les relations sont plus étroites et où, par conséquent, les conflits sont plus intenses. Bien sûr que la famille repose sur des liens d’affections mais ceux-ci n’empêchent nullement l’affrontement des existences. Dans la famille, les disputes peuvent être ouvertes ou sourdes, les ruptures peuvent être sans lendemain, comme de bouder une heure, ou durables. Cependant, si l’on parle de crise de la famille, c’est que la famille d’aujourd’hui ne parvient pas à résoudre elle-même ses propres crises. Il se peut que les crises qui la traversent soient plus intenses, ou bien que la famille soit devenue trop faible pour surmonter les crises qui normalement l’affectent. Toujours est-il qu’au lieu d’être la structure d’intimité où se vivent les crises, elle est bien souvent aujourd’hui une structure qui se laisse éclater par ses propres crises. 

Cependant, il ne va pas de soi de parler de crise de la famille, et on se heurte là à une deuxième difficulté. Pour certains, en effet, le mot même de « crise » appartient à une rhétorique réactionnaire. Il révélerait la nostalgie d’un passé, qu’on poserait mythologiquement comme équilibré, et à la lumière duquel notre présent ne pourrait apparaître que comme une décadence. La crise est une notion anti-moderne parce qu’elle suppose toujours une critique de la modernité. A l’extrême, parler de la famille en terme de « crise », ce serait dramatiser et faire du catastrophisme. D’ailleurs, dans des familles singulières, ne peut-on pas reprocher aussi à ceux qui ne font pas bien à cause d’une situation d’exagérer, de dramatiser, par exemple en refusant une rupture alors que, dit-on, elle est dans le cours des choses et dans le mouvement de la vie. C’est tout juste si l’on ne reproche pas à celui qui dit la crise de piquer sa crise, c’est-à-dire d’exagérer et d’empêcher la résolution douce du conflit.

Pourtant ce rejet de la notion de crise est lui-même idéologique et assez superficiel. La crise est liée à notre temporalité qui n’est pas toujours continue et qui peut subir des changements radicaux d’orientation. La crise n’est une vaine dramatisation et un obstacle au cours des choses que pour ceux qui refusent l’idée même d’une réorientation de l’histoire. La crise est un ébranlement du sens, de notre interprétation habituelle du cours des choses mais c’est à sa faveur qu’on peut obtenir une nouvelle compréhension, plus profonde. Car la crise est heuristique, comme nous l’avons dit, elle est ce moment où se manifeste l’être profond d’une personne, d’une relation,  d’un ordre collectif. Dans la crise se manifeste aussi les valeurs irréductibles, celles pour lesquelles la vie peut se sacrifier. La crise porte l’éclair de la révélation, dans le sens le plus fort du terme. La vérité ne surgit que dans la crise.

Toutefois, une crise n’en est une véritable, elle n’est ce moment heuristique et décisif où le temps s’intensifie, que si elle va jusqu’à son aboutissement. C’est pourquoi nous avons parlé de la crise à partir des possibilités de sa résolution. Lorsque la crise ne trouve pas à se dépasser, elle se maintient d’une manière chronique, elle ne cesse pas de se recommencer. La souffrance, l’angoisse, et les situations paroxystiques ne cessent pas leur réitération épuisante. On entre alors dans une période mouvementée mais immobile de répétitions, de confusion et de désordre, une période qu’on peut dire chaotique parce qu’elle n’est ni de la durée, ni de la krisis dans le sens du moment décisif où le temps se réoriente. Cette période, on peut aussi l’appeler une période de crise, mais en employant le mot en un autre sens. Il s’agit alors d’une crise larvée et permanente qui ne parvient pas à sa résolution, d’une période d’attente et de latence, d’aveuglement prolongé. C’est pourquoi, dans ce que nous appelons généralement « crise », il me semble important de distinguer krisis et chaos. Krisis désigne la crise qui va au bout d’elle-même, qui aboutit et se dépasse ; chaos désigne la crise qui ne parvient pas à se résoudre et ne peut que se répéter.

- V -

 

C’est à partir de cette distinction que prendra sens la reformulation de ma thèse : la crise de la famille, dans le sens socio-historique du terme, est une période de chaos qui ne permet plus aux crises familiales, qui sont des moment de krisis, de se surmonter. Et il me resterait maintenant à dire, à la lumière des analyses générales qui viennent d’être posées, pourquoi il en est ainsi dans la vie familiale d’aujourd’hui. Je le dirai rapidement, laissant aux travaux ultérieurs le soin de revenir sur ces différents aspects.

D’abord, dans un livre intitulé La Séparation des familles et dont le premier chapitre s’appelle « Théâtre de la séparation », j’ai essayé de dégager une sorte de crise de la représentation qui fait que nous nous berçons très souvent d’une image idéale du couple et de la famille sans être capables d’introduire dans cette image la juste représentation des conflits inhérents à cet idéal. La psychologie, la sociologie de la famille, au plus grand détriment de l’ambition scientifique qui devrait les animer, ont voulu construire, en instrumentalisant l’outil socio-judiciaire, une norme familiale, quasi utopique, où s’harmoniseraient l’intensité du sentiment, la qualité de la relation, le respect de chaque liberté, l’écoute des enfants, la primauté de la communication et de la transparence, la fluidité des histoires  grâce à cette clé magique qu’on appelle la séparation du conjugal et du parental. L’énergie socio-psychique investie à défendre et à promouvoir ce nouveau modèle a refoulé de notre représentation l’intensité destructrice des ruptures et l’irréductibilité du mal ainsi que de toutes les blessures qu’il produit. Or les sciences du psychisme autant que les sciences politiques nous apprennent que plus une réalité est refoulée de notre représentation, plus elle est agissante. On ne peut pas, au nom d’un moralisme nouveau et conquérant, fondé sur la dénégation du tragique, supprimer purement et simplement l’expérience du mal et de la faute. Comment pourrions-nous résoudre les crises familiales, dont la réalité irréductible vient constamment se rappeler à nous, si nous construisons une image de la famille où la crise n’aurait pas sa place ? Dissoudre les familles parce qu’elles traversent une crise, croire que la séparation, et le divorce qui en est la forme juridique, est un remède à tout est un leurre duquel il nous faut sortir. La séparation en tant que telle ne résout rien. Sa valorisation excessive relève d’une certaine idéologie et sa mise en oeuvre judiciaire révèle certaines techniques de gouvernement, comme disait Michel Foucault, mais, en réalité, elle est bien souvent un obstacle à la résolution des crises dans la mesure où elle les pérennise. Pour sortir de tant de confusion, il faut regarder la crise en face, s’en donner une représentation même si elle nous réveille de nos utopies sentimentalistes. Réintroduire, dans notre image de la famille, le réel, c’est-à-dire la marque tragique du destin telle que les Grecs nous ont appris à la penser, me semble un préalable indispensable pour y voir clair dans la crise d’une famille et pour pouvoir y intervenir.

La deuxième source de chaos dans la situation contemporaine des familles tient au refus de tout sacrifice. Le sacrifice est un remède à la violence dans la mesure où il la circonscrit et la symbolise, c’est-à-dire l’inscrit dans du langage, dans de la métaphore et de la métonymie. Or, de ce point de vue, notre époque ressemble à une crise sacrificielle. Les membres d’une famille ne veulent plus rien sacrifier d’eux-mêmes, de leur bonheur et de leur bien, de leur droit à consommer. Il faut que chacun aille au bout de son épanouissement. Mais là où le sacrifice limité d’une part de soi n’est plus consenti, ont lieu des crises expiatoires beaucoup plus sauvages, des sacrifices du tout. Dans La Séparation des familles, je me suis risqué à l’analyse de ces formes de délire expiatoire que constituent, selon moi, l’accusation et la mise à l’écart des pères ainsi que la blessure psychique imposée aux enfants dans les divorces. Si nous voulons pouvoir aider à la résolution des crises, je crois qu’il faut poser deux principes qui s’équilibrent mutuellement. Le premier est de considérer qu’il n’y a pas d’équilibre familial sans sacrifice de quelque chose, sans sacrifice d’une part. Le deuxième est ce que j’appelle, dans Pour une éthique parentale, le refus des solutions sacrificielles, c’est-à-dire que la chose ou la part sacrifiée à la vie familiale ne doit jamais être quelqu’un, à savoir l’un de ses membres. Ce qui revient, ni plus ni moins, à considérer que l’équité et la justice sont la base de toute technique d’intervention.

Il ne faut pas croire, cependant, qu’équité et justice puissent être préserver par la judiciarisation de la crise. C’est presque le contraire. La situation chaotique qui fait obstacle à la résolution de bien des crises familiales a partie liée avec la judiciarisation des conflits familiaux. D’abord le procès familial, contrairement à ce qu’il aurait vocation à être, ne met pas hors jeu les solutions sacrificielles. En dressant les parties l’une contre l’autre, en engageant des recherches d’attestations selon une logique du camp contre camp, le procès nourrit bien souvent les délires expiatoires et il ouvre fréquemment sur le sacrifice d’un parent, en général le père, dégradé au statut de mauvais parent ou de parent périphérique. Le procès familial est souvent un procès extrêmement perverti, une procédure perverse où le juridique se mêle à une psychiatrie politique au service des tribunaux et à une part très importante d’arbitraire. C’est ce que j’ai décrit, dans L’Etat et les liens familiaux, comme un droit des coups tordus. Il faut dire que la situation juridique en ces matières a évolué vite et selon des principes contradictoires si bien que la confusion est grande. Après avoir tenté une lecture de l’évolution de la législation familiale ces dernières décennies, j’ai été conforté dans mes conclusions par des experts de différents domaines, Jacques Commailles allant même jusqu’à parlé de « bricolage législatif ». Mais ce qui est le plus grave, à mon avis, c’est que la confusion juridique ouvre sur de nombreuses situations (les plus difficiles) où l’imperium politique du juge unique ou du parquet fait de la famille le lieu d’une nouvelle forme de tyrannie, le lieu d’une oppression caractérisée. Dans les procès familiaux pointent certaines dérives politiques qui ont de quoi inquiéter. Comment les crises de la famille peuvent-elles se résoudre si l’institution ô combien nécessaire qui doit y aider par ses interventions souffre elle-même d’un manque de clarté, de prévisibilité, de rationalité et de cohérence ?

Aussi convient-il, dans une telle crise de la famille, de répéter le geste fondateur de la philosophie qui consiste à délaisser le judiciaire au profit du dialogue. Et là est tout l’enjeu de la médiation familiale. Celle-ci se heurte à une quatrième source de chaos, qui est la culture du conflit sur quoi ouvre l’individualisme et la lecture partisane des droits de l’homme et du droit des personnes que produit cet individualisme. Le droit, d’essence pacificatrice, devient alors polémogène. Les morales de l’entente et de la fraternité sont marginalisées au profit d’une revendication des droits subjectifs. En dépit de la promotion d’une éthique de la discussion par un grand philosophe comme Habermas, nos démocraties ne dégagent pas, comme elles devraient le faire, des espaces de dialogue mais elles mettent en place un jeu de forces où des idéologies dominante, des modes socio-culturelles exercent une importante pression sociale et forment les opinions. Comment empêcher que cette culture du conflit, toujours prête à faire rejaillir la guerre des sexes, ne nuise pas, dans les familles en crise, au désir de s’entendre ? Reconstruire une éthique de l’entente et du dialogue est loin d’être gagné. C’est pourtant la condition nécessaire pour que la médiation familiale deviennent une réelle alternative à la judiciarisation des conflits. Dans le défaut de cette condition, la médiation familiale pourrait bien n’être qu’un gadget, ou en tout cas une solution périphérique, facile à instrumentaliser par l’institution judiciaire. A l’inverse, si cette condition est remplie, la médiation familiale comme mode d’intervention dans les familles en crise, pourrait bien peu à peu changer l’institution judiciaire elle-même avec laquelle elle a vocation à collaborer.

Comme on le voit, il y a là un enjeu culturel assez vaste. Pour finir, je dirai qu’il est double. Premièrement, il s’agit de savoir si la famille fragile d’aujourd’hui peut trouver dans la médiation familiale un moyen pour redevenir le lieu où les crises se vivent et se résolvent. Non pas une structure qui éclate à la première crise mais un dispositif capable de produire ses propres solutions dialectiques pour dépasser ses crises. Deuxièmement, il s’agit de savoir si nos démocraties occidentales peuvent répéter rien de moins que le geste fondateur de la philosophie qui consiste à renverser le jeu de la force et de la violence en cet art de parler ensemble, et d’autant plus qu’on est moins d’accord, pour chercher à s’entendre.

 

 

Les Chazes, mai 2005 .

 

 

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Par justiceetfamille.over-blog.com
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La médiation familiale :

enjeux et obstacles

 

article paru dans « Divorce & séparation », édition Labor, Bruxelles

 novembre 2005, p.19-31.

 

La médiation familiale :

enjeux et obstacles

 

 

L’actualité de la médiation familiale vient du fait qu’elle semble ne se cristalliser qu’aujourd’hui dans le système du démariage. Elle le fait d’une part parce qu’elle répond à un besoin de plus en plus pressant, d’autre part parce qu’elle est congruente avec un projet socio-politique global qui est celui d’une extension interne de la démocratie.

Le contexte socio-historique qui explique ce besoin est celui d’une augmentation croissante des séparations et d’une judiciarisation qui grossit le contentieux familial, notamment celui qui porte sur l’autorité parentale. Dans ce contexte, la médiation familiale semble être un moyen, et même un ultime recours, pour concilier deux évolutions en principe contradictoires : la facilitation des séparations et le renforcement de l’autorité parentale conjointe.

Mais, plus ou moins efficace, la médiation familiale n’est pas neutre d’un point de vue axiologique et politique. Outre qu’une telle neutralité est une chimère, elle n’est même pas souhaitable. L’impartialité nécessaire du médiateur signifie son équidistance du médiateur à l’égard des père et mère. Mais la médiation est une pratique ancrée dans des valeurs, mettant en oeuvre des principes qui sont ceux du régime démocratique. Cependant, la médiation se heurte encore à de nombreuses résistances et le projet socio-politique auquel elle participe est loin d’avoir surmonté ce qui l’entrave considérablement. En précisant les obstacles que ce projet rencontre, on comprendra mieux les enjeux de la médiation familiale.

 

Le refus du dialogue

C’est une croyance fort répandue qui nous fait voir dans le procès le meilleur moyen pour sortir d’un conflit, ou du moins le moyen ultime. Or, en matière familiale, il n’est pas évident qu’un procès puisse régler une crise. Les détracteurs de la médiation familiale lui reprochent de s’inscrire dans une sorte de mouvement antijudiciaire, et pourquoi pas, même, antijuridique ! De là, pourquoi ne pas aller jusqu’à associer la médiation familiale au communautarisme, comme s’il s’agissait d’échapper à la grande justice d’Etat en créant des instances inférieures et communautaires ? Ces arguments relèvent de la caricature. Les expressions de « justice alternative » ou de « justice douce » sont profondément trompeuses. En réalité, il y a là un enjeu culturel bien plus vaste. Le procès du procès est cooriginaire de la philosophie elle-même, c’est-à-dire de ce qui donne origine à notre civilisation. Lorsqu’il présente philosophiquement le procès de Socrate, Platon nous donne à comprendre qu’un procès ne permet ni le surgissement de la vérité ni la justesse du jugement. C’est à partir de là que vont naître, dans notre civilisation, les références à l’éthique, au for intérieur et l’appel à la conscience universelle. Le procès du procès est loin de se circonscrire à un quelconque mouvement conjoncturel : il est en permanence une source active d’intériorisation et d’humanisation de l’homme. Pour autant qu’elle s’inscrit, effectivement et modestement, dans ce mouvement civilisationnel, la médiation familiale nous oblige à nous demander si la solution judiciaire n’est pas une fausse solution.

Les détracteurs de la médiation y voient un idéalisme, à quoi ils entendent opposer sincèrement une approche réaliste, qui serait celle du tribunal. Pourtant, ce soi-disant réalisme repose, en réalité, sur une série de préjugés. Comme ces préjugés font obstacle au développement de la médiation, il vaut la peine de les mentionner.

Le premier consiste à croire que s’il y a conflit, il doit y avoir une partie qui a tort, qui est en faute et qu’il faudra déclarer coupable, tandis que l’autre sera la victime. Ce préjugé a été considérablement accru par une nouvelle sorte de mentalité, qu’on appelle le victimisme. Or, pour nous en tenir aux contentieux familiaux, il arrive souvent qu’on ne puisse opérer le partage entre le coupable et la victime. Et on le peut d’autant moins que la psychologie récente, notamment celle qu’on appelle systémique, nous a beaucoup éclairé sur l’interractivité des comportements. La vieille sagesse juive l’avait déjà compris lorsque, dans la Genèse, Adam répond à Dieu qui l’interpelle à propos du fruit défendu : « ce n’est pas moi : c’est elle ».  Les professionnels le savent tellement qu’ils voudraient bien ne plus avoir à se prononcer sur les torts dans les contentieux conjugaux. Et pourtant le préjugé est si fort que des conjoints leur demandent sans cesse de dire que l’autre a tort. Et un certain courant dans la psychothérapie renforce tellement le narcissisme des personnes qu’il ouvre inéluctablement sur l’accusation de l’autre. Pas question, dans un tel état d’esprit, d’entrer dans un processus de médiation. Appelée à croître dans un contexte où le préjugé du partage clair entre coupable et victime est renforcé par les modes psychologiques, la médiation familiale trouve souvent son champ obstrué par de nombreux écueils.

Le deuxième préjugé est de croire que le dialogue est dangereux et que la principale vertu du procès est de l’interrompre. Lorsqu’on intente un procès contre quelqu’un, c’est qu’on considère qu’on n’a plus rien à lui dire et que le temps n’est plus de s’expliquer. Ce qu’opère alors le procès, c’est la séparation des deux parties, celles-ci étant supposées irréconciliables. S’agissant des procès familiaux, ils commencent souvent par une autorisation à résider séparément, laquelle est forcément interprétée comme une interruption brutale de la relation. Beaucoup de juristes ont un petit catéchisme en tête dans lequel on trouve en bonne place l’idée que la séparation est un mal nécessaire et qu’elle est le seul remède qui reste lorsque la relation a été trop profondément viciée. Cette idée est de moins en moins en accord avec la réalité sociologique du divorce, où le processus de séparation résulte d’un choix et non pas de l’impossibilité de supporter plus longtemps un huis-clos périlleux. On n’en garde pas moins la croyance en la séparation thérapeutique. La médiation ne peut être vue, alors, que comme un dialogue effectivement dangereux, propre à faire durer un peu plus la relation pathogène.

L’ennui est que ce soi-disant réalisme se révèle assez déconnecté des situations réelles et que, psychologiquement, il est grevé d’erreurs. Une séparation exige une élaboration qui doit être progressive et qui passe par le maintien d’un certain dialogue avec l’autre, par la possibilité de s’expliquer. Surtout en matière familiale lorsqu’il s’agit de préserver la coparentalité. Il faut comprendre que la séparation brutale, la rupture, peut être en elle-même pathogène. Quel traumatisme éprouve la femme qui un beau jour ne voit plus rentrer son mari ou le mari qui trouve un soir l’appartement vidé et les enfants partis avec la mère il ne sait où ?  Le procès, en scindant père et mère en deux parties antagonistes, produit un clivage désastreux pour la suite de l’histoire familiale.

Le troisième préjugé consiste aussi à croire le dialogue dangereux mais, cette fois-ci, parce qu’il nous ferait courir le risque d’être lésé ou abusé. Le propre du dialogue n’est-il pas le face à face ? Il n’y aurait donc aucun tiers protecteur. Hors de l’intervention d’un juge, on pense qu’il est plus difficile de faire valoir ses droits. D’autant que certains peuvent être plus habiles que d’autres dans la discussion. Il y aurait donc une inégalité dans le dialogue et seule la judiciarisation pourrait la corriger. En s’appuyant sur des études américaines, Irène Théry écrit : « la médiation ne peut qu’entériner les rapports de forces personnels entre les parties »[1].

Comment la force de ce préjugé peut-elle résister à deux remarques très simples ? La première est que la présence du médiateur dans le dialogue consiste précisément à corriger ce risque d’inégalité. Le dialogue médiatisé est un dialogue garanti contre les risques de tromperie et d’abus en tous genres. La deuxième remarque est que le propre du procès est justement de faire intervenir la rhétorique : la parole des avocats a toujours été le meilleur exemple de celle-ci. Or, la rhétorique est précisément la parole qui abuse, qui trompe, etc. Il y a donc une inversion complète des arguments lorsqu’on pense que la parole dans le procès est fiable alors qu’elle ne le serait pas dans la médiation, alors même que c’est la parole du procès qui est la plus rhétorique ! Le principe du contradictoire est loin de suffire à établir l’égalité des parties. En réalité, la force de ce préjugé contre le dialogue et contre la médiation recèle une part indéniable de mauvaise foi : il est un refus du dialogue qui ne peut guère se justifier comme tel et qui s’abrite derrière des arguments spécieux. C’est pourquoi la force d’un préjugé est si difficile à combattre. Ce refus du dialogue masque l’intérêt de celui qui pense pouvoir gagner le procès.

En fait, le refus d’une médiation qualifiée d’idéaliste au nom d’un réalisme judiciaire masque une idéalisation du système judiciaire, qui pêche grandement contre le réalisme. Le procès n’est pas ce moment de vérité où, dans une égalité parfaite des parties, le plus faible serait protégé et entendu de sorte qu’il pourrait être fait droit à chacun dans un esprit de justice ! A ceux qui y croient, on demandera de quel côté est le rêve et l’utopie.

 

La confusion des tiers

Cependant, l’opposition entre le dialogue, qui serait un face à face, et le procès est insuffisante lorsqu’on veut comprendre les obstacles à la médiation. Le dialogue médiatisé n’est justement pas un face à face. Ou, du moins, il reste ambigu car il ne peut exister sans le désir de faire face à l’autre, de parler avec lui, et le tiers est là pour permettre ce face à face tout en l’empêchant, d’une certaine manière, par sa présence. Mais c’est le statut de ce tiers-médiateur qu’il s’agit de discerner.

Bien des oppositions à la médiation reposent sur ce qu’on pourrait appeler : la confusion des tiers. On pense, notamment, que le juge est indispensable au règlement d’un conflit familial parce qu’il est le tiers qui fait loi dans la confusion affective dont se nourrit la dispute. Il faut dire que la psychanalyse a souvent été instrumentalisée pour servir l’institution judiciaire. En effet, elle a répandu l’idée de la triangulation oedipienne dans laquelle le Père vient faire Loi et permettre au sujet de se construire à partir d’un interdit séparateur. D’où l’idée que la loi est séparative et que le juge est un super-père qui vient la dire lorsque des parents, infantilisés par le conflit, se disputent par excès de fusion amoureuse et haineuse. Pourtant, c’est là une superposition qui ne tient pas debout.

Rappelons d’abord que le complexe d’oedipe est la manière dont un enfant de 4 ou 5 ans vit une situation. Normalement, les adultes, même si la crise réveille en eux de vieux sentiments, n’appréhendent pas les situations exactement de la même manière. On peut penser que, à côté de leur vie affective, ils ont si ce n’est une réflexion, ce qui n’est pas toujours le cas, du moins une perception plus riche et plus juste de la réalité. Le fameux prestige que peut avoir le père, notamment, en tant qu’il pose l’interdit ne peut exister que dans l’esprit d’un enfant et en aucun cas le tiers-juge ne peut être assimilé au tiers-père dont nous parle la psychanalyse. Celle-ci ne peut être utilisée pour justifier la domination d’un homme adulte sur d’autres adultes. Elle ne peut permettre à l’institution d’infantiliser les citoyens pour mieux les dominer et les maintenir, comme disait Kant, dans un état de minorité qui fait d’eux des êtres assujettis.

Il faut également rappeler que la psychanalyse nous parle de la Loi symbolique, et non pas de ces lois positives sur le divorce qui ne sont que le résultat de l’histoire des sociétés. Faire Loi, comme le fait le tiers-Père aux yeux de l’enfant, n’a rien à voir avec le fait de juger selon des lois, comme c’est le rôle du juge aux affaires familiales. Pas plus que le petit papa ne peut prétendre être le Père symbolique, pas davantage le petit juge ne peut être doté du prestige du super-Père. L’ordre symbolique est une chose, l’ordre de la réalité en est une autre, une autre qui relève tout simplement d’une situation politique qui donne un certain pouvoir à un certain magistrat. De nombreux détracteurs de la médiation sont habités par une sorte d’idolâtrie de la loi positive, qu’ils érigent en Loi, et ils arrivent ensuite à soutenir que seul le Juge peut dire la Loi, que c’est la fonction du procès de le permettre et qu’il faut donc judiciariser le conflit pour le porter devant une si haute Instance. Cette idolâtrie relève d’une confusion des ordres et d’une confusion des tiers.

La confusion des tiers risque d’être accrue par l’intervention d’un autre tiers, qui est l’expert. Il est, en effet, souvent rappelé que les magistrats éclairent leurs décisions en faisant appel à des « spécialistes de l’enfance », qui connaîtraient mieux que les autres l’intérêt de l’enfant. Par là, il faut entendre le psychiatre, le psychologue, ou même l’enquêteur social ! Inutile d’argumenter longtemps sur le fait qu’il n’y a pas de spécialistes de l’enfance, pas d’experts en ces matières qui sont d’ordre philosophique et éthique, à moins que de construire l’imposture d’une soit disant science de l’enfance. En la circonstance, le tiers-Expert ne peut s’appuyer sur un fondement épistémologique et il ne fait que jouer l’argument d’autorité sous le couvert de la référence à l’intérêt de l’enfant. C’est pourquoi, en réalité, il n’est pas distinct du tiers-Juge : il ne fait que mettre au service de celui-ci le leurre, bien connu des psychanalystes, du sujet-supposé-savoir. C’est en l’absence d’un tiers-savant, qui introduirait une référence à la vérité, que cette collusion du juge et de l’expert construit un tiers-judiciaire dont la nature véritable est dissimulée tant qu’on le dote du vain prestige du super-Père symbolique ou du Sujet-supposé-savoir.

Cette nature véritable est d’assurer une domination politique en tentant de légitimer un pouvoir toujours régalien qui est le pouvoir judiciaire. Car le tiers-judiciaire n’est ni ce qui institue la subjectivité, comme l’est le symbolique, ni ce qui réfère à la vérité, comme l’est l’épistémique. Le tiers-judiciaire n’est pas une tierce personne : c’est une tierce volonté. Or cette tierce volonté est la volonté publique, la puissance politique qui vient de la sorte assurer son imperium dans la vie affective des sujets. Cet imperium relève de l’ordre de la domination : il est une volonté dominante qui s’arroge la suprématie de déterminer l’intérêt de l’enfant.

Or ce montage politique est précisément, si l’on y pense, le contraire de la démocratie. On doit à Claude Lefort une des analyses les plus pénétrantes du régime démocratique. Il écrit notamment : « de tous les régimes que nous connaissons, (la démocratie) est le seul dans lequel soit aménagée une représentation du pouvoir qui atteste qu’il est un lieu vide, qui maintienne ainsi l’écart du symbolique et du réel »[2].  Il en résulte qu’il « n’y a pas de conjonction possible entre le pouvoir, la loi et le savoir »[3]. Or, précisément, les procès familiaux ne cessent de faire jouer cette conjonction. De ce point de vue, les Chambres civiles chargées des affaires familiales représentent une forte résistance au régime démocratique. L’extension de l’idée démocratique, qui a encore devant elle un bel avenir, passe indiscutablement par la réforme d’un tel fonctionnement judiciaire.

Le projet socio-politique dans lequel s’inscrit la médiation participe à ce mouvement d’extension interne de la démocratie. Il faut remarquer que les détracteurs de la médiation familiale renforcent objectivement la subsistance d’un pouvoir régalien anti-démocratique dans notre régime. Telle est la signification politique profonde du mouvement de judiciarisation des relations familiales. Le tiers-médiateur est un tiers beaucoup plus conforme à un accompagnement démocratique des conflits. Il n’est pas une tierce volonté, mais un tiers à volonté nulle. Il n’est pas un expert, un sujet-supposé-savoir, mais quelqu’un pour qui seuls les parents peuvent construire ensemble, avec le niveau d’analyse plus ou moins grand dont ils sont capables, une certaine idée de l’intérêt de leurs enfants. Il n’est pas un garant de l’ordre symbolique, une sorte de tiers instituant pour qui les parents auraient encore à advenir en tant que père et que mère. Le tiers-médiateur est tout simplement une tierce-personne.

La médiation familiale, qu’on a voulu faire passer pour on ne sait quelle utopie suspecte, doit être investie tout simplement comme un retour au réel, durement conquis contre tous les montages idéologiques et politiques qui nous empêchent de voir les personnes. La médiation familiale ne peut se développer qu’à partir d’un réalisme politique qui opère ce qu’on peut appeler : la séparation des tiers. Le père symbolique existe pour l’enfant de 4 ou 5 ans, le savant, le psychanalyste ou le philosophe sont des tiers qui viennent faire signe du côté d’une vérité, le juge est l’instrument de la puissance d’Etat et le médiateur est une tierce personne qui vient aider les parents à dialoguer et qui joue un rôle de « passeur ». Tous ces tiers existent mais il ne faut pas les confondre, pas les superposer les uns aux autres. Le retour aux rapports inter-personnels est un retour au réel car un conflit familial, au-delà de tout ce qu’on peut construire autour, n’est jamais qu’un rapport entre des personnes. Et il s’agit moins de séparer les membres d’une famille que de bien séparer, en leur fonction spécifique, les tiers qui gravitent autour d’elle.  

 

Résistances régaliennes

Il n’en demeure pas moins que le rapport aux lois existent et qu’on ne saurait faire du lieu ouvert par la médiation une sorte de lieu extra-territorial, un lieu où la recherche de l’accord pourrait se faire sans référence aux lois. On reproche à la médiation familiale d’être légère à l’égard de la référence au Droit, et heureusement, pense-t-on, qu’il y a des avocats et des juges pour inscrire toutes ces pratiques dans le cadre juridique qui leur convient. Selon I. Théry, les promoteurs de la médiation pensent que « le droit libéral n’est (...) qu’un instrument de la domination »[4]. Ce n’est pas comme cela qu’il faut poser le problème et ces opinions courantes demeurent superficielles parce qu’elles font l’économie d’une réflexion sur la loi et le droit. Cette réflexion ne peut être menée ici et on se bornera à quelques remarques assez simples[5].

Une certaine doxa répand l’idée que la nature démocratique de notre régime est suffisamment garantie par la séparation des trois pouvoirs, telle qu’elle est inscrite dans la Constitution. Il y a donc une loi constitutionnelle par laquelle le juge ne fait pas la loi mais se borne à l’appliquer. Son intervention dans les procès familiaux est non seulement conforme à la démocratie qui lui a dévolu ce rôle mais elle est même nécessaire pour que les lois démocratiques, votées au Parlement, deviennent effectives dans la société. Il en résulte que tout processus alternatif dans le traitement des conflits risquerait de mettre en danger l’efficience de la loi démocratique.

Cette vision des choses, très répandue, est de l’ordre de la doxa parce qu’elle fait l’économie, en son statut de discours officiel, d’une analyse du réel. Premièrement, la séparation des pouvoirs ne suffit pas à faire une démocratie vivante : elle est assez éloignée du coeur de la démocratie. Deuxièmement, cette séparation concerne le pouvoir politique et ne dit rien sur la légitimité de celui-ci à intervenir au sein de l’institution familiale. Troisièmement, ce n’est pas parce qu’elle est inscrite dans la Constitution que cette séparation est effective. On croit toujours que la séparation des pouvoirs est menacée par l’ingérence de l’exécutif dans le judiciaire. Ce problème est réel mais il n’est pas le plus important en matière familiale. Ce qu’on voit, en cette matière, c’est que le Législateur légifère de manière si vague, en mettant en avant des notions sans contenu, notamment celle de l’intérêt de l’enfant, qu’il délègue en réalité une partie de son pouvoir législatif au pouvoir judiciaire. Le procès familial n’est pas l’application pure et simple des lois votées par la Représentation nationale. La part d’appréciation du magistrat est si grande qu’elle met en péril la légitimité de sa décision. Ce n’est pas en médiation qu’on réinvente la loi au cas par cas : c’est bien plutôt au Tribunal. Sauf qu’en médiation, ce sont les parents qui essaient de définir l’intérêt de leurs enfants, tandis qu’au Tribunal, c’est le juge qui exerce un arbitrage, confinant à l’arbitraire, et qui, en tout état de cause, fait prévaloir une conception publique (et changeante) de l’intérêt de l’enfant, une conception qui n’est pas celle construite par les parents eux-mêmes.

Mais la troisième objection qu’il faut faire à la doxa légaliste, c’est que la médiation n’est pas neutre à l’égard de la loi : elle met en oeuvre, au contraire, les véritables lois instituant la démocratie, ou si l’on veut l’esprit de la démocratie : renégocier la légitimité à partir de l’égalité des père et mère, par le moyen du dialogue, c’est le fondement même de la démocratie. On peut même dire que la médiation est au coeur de la loi démocratique : non pas de sa loi positive, ni même de sa loi constituante, mais de sa loi instituante. Sa congruence à l’idée démocratique est telle qu’on peut dire que l’enjeu de toute médiation est de réinventer le règlement démocratique des conflits, tandis que le procès ne cesse de refonder l’instance régalienne.

 Il est bien sûr normal qu’au sein d’une démocratie la question de savoir ce qu’est une démocratie ne cesse pas de faire problème. C’est d’ailleurs pourquoi on peut choisir comme meilleure définition celle qui est la plus ouverte, c’est-à-dire celle qui met la problématicité au coeur du régime démocratique. C’est ce que fait Claude Lefort. Lorsqu’il dit que la démocratie est « l’institutionnalisation du conflit », la question de savoir quel est le traitement le plus démocratique du conflit devient cruciale. Or c’est la question même de la médiation et c’est ce qui fait que celle-ci est riche d’enjeux politiques très larges. On peut considérer bien sûr que la judiciarisation est liée au mouvement démocratique. Tocqueville, en son temps, l’avait déjà vu. Mais c’est pour critiquer cette tendance. La démocratie doit bien aussi essayer de corriger ce qui représente les effets secondaires et indésirables de son idéal égalitaire. D’autant que ce mouvement de judiciarisation met en danger la démocratie elle-même en la rendant à certaines formes de tyrannie, comme dit Tocqueville. Ce mouvement ne fait d’ailleurs que répondre à une tendance propre de l’existence, celle qu’ont bien vu les philosophes exitentialistes après Pascal : la tendance à se démettre de sa liberté et de fuir sa propre responsabilité. La philosophie politique sait bien, par ailleurs, en se fondant sur d’autres bases, qu’il y a, comme dit La Boétie, de la « servitude volontaire » et que finalement le meilleur appui de la domination est à chercher chez les dominés. Ce n’est rien d’autre que cette tendance très générale, nullement propre à la démocratie mais agissante en elle, que Tocqueville retrouve lorsqu’il décrit ce besoin de tutelle : « Au dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance »[6]. C’est au nom de cette conception-là de la démocratie, qu’on a appelé ensuite « Etat-providence », que les détracteurs de la médiation familiale ne cessent de promouvoir une judiciariastion des conflits, qu’ils confondent à tort avec l’Etat de Droit, et qui n’est rien d’autre que la démission des citoyens face à leur responsabilité dans un conflit et face aux apories de leur propre existence.  

Irène Théry a tout à fait raison de s’inquiéter du risque que pourrait représenter ce qu’elle appelle « une justice de moeurs ». Par là, elle fait référence à cette vision très lucide que Foucault avait eu avant les autres sur le possible passage d’un droit qui protège les libertés à une nouvelle forme de normativité : une normativité par les moeurs. Mais ce n’est pas la médiation qui peut nous précipiter vers cet écueil, puisqu’elle tend même à préserver la diversité des familles en prenant chacune d’elles comme elle est. C’est bien plutôt la judiciarisation qui réalise ce retour au gouvernement par les moeurs dans la mesure où le procès familial est beaucoup plus normatif que juridique. Il l’est à cause de la banalisation, de la nécessité d’imposer à tous les mêmes solutions (cf droits de visite) parce qu’elles sont des solutions de facilité qui permettent de ne pas entrer dans les dossiers. Il l’est aussi à cause de la place qu’y prend une psychologie de bon marché, liée au travail pressé et peu inquiet des experts.

L’horizon de la médiation familiale et du projet socio-politique d’extension démocratique auquel elle participe est à la fois une déjudiciarisation limitée et une réforme profonde du système judiciaire. Cette réforme est nécessaire d’abord à cause d’un bilan qui signale l’échec du système actuel dans la prise en charge des conflits. On voit mal, par exemple, comment en France la juridiction du juge aux affaires familiales pourrait se perpétuer à partir du moment où plus de deux millions d’enfants ont perdu toute relation significative avec leur père. Ce que Pierre Legendre appelle « l’effet de casse » sur plusieurs générations a tellement d’ampleur qu’il faudra bien en tirer les conséquences. Mais cette réforme est également nécessaire pour revitaliser une démocratie dont chacun s’accorde à reconnaître qu’elle est entrée en crise. Cette réforme obéit donc à deux nécessités convergeantes : l’une familiale, l’autre politique.

Mais, si problématique que doive demeurer la nature même du régime démocratique, on ne voit pas comment il pourrait se construire sur la distinction intenable entre le juridique et l’éthique. Pas plus que le médiateur ne représente une position de neutralité, pas plus l’Etat et l’institution judiciaire ne peuvent se retrancher derrière un fonctionnement formel dénué de souci éthique. On n’est certes pas obligé d’admettre avec Bergson que la fraternité est au coeur de l’idéal démocratique, mais comment le partage de la parole pourrait exister sans une dimension éthique. La démocratie n’est pas dans ses institutions : elle est dans les procédures dialogiques qu’elles permettent de mettre en oeuvre. Or chaque fois que la philosophie a réfléchi sur les conditions mêmes qui rendent le dialogue possible, elle a finalement mis en évidence que les conditions fondamentales sont d’ordre éthique. Qu’on considère deux exemples. A l’origine de la philosophie, la condamnation par Platon du procès et de la rhétorique, qui est la parole qui y règne, repose en fin de compte sur l’idée que les sophistes sont méchants, qu’ils ont de mauvaises intentions et que pour eux la parole n’est que l’instrument pour mettre en oeuvre ces intentions. Sous l’apparence de la discussion, il y a le désir de domination. Le dialogue véritable ne commence justement qu’avec le souci éthique qui cherche le juste, le bien, le vrai. A l’autre bout de l’histoire philosophique, de nos jours, l’éthique de la discussion, que Habermas propose comme coeur de la démocratie, est, en ses fondements, une morale, d’ailleurs ancrée dans celle de Kant. Si formaliste qu’il soit, Habermas va pourtant jusqu’à écrire : « la justice est impensable sans au moins un élément de réconciliation »[7].

Voilà bien une formule dont aimeraient se réclamer bien des médiateurs. La médiation familiale n’est pas seulement une technique du démariage. Autour d’elle gravitent des enjeux très généraux. Non seulement elle répond à un besoin urgent mais elle est liée à l’évolution politique de nos démocraties et à la nécessité d’un retour à l’éthique. C’est pourtant en deçà de ces enjeux que se situe son apport essentiel : chaque fois qu’elle est mise en oeuvre, elle est avant tout un service aux personnes.



[1] ID, ibid, p.367

[2] LEFORT (C.) Essai sur le politique, Seuil, 1986, p.291

[3] ID, ibid, p. 294

[4] op. cit. p. 376

[5] sur ce point, cf GHITTI (J.M.), Pour une éthique parentale, Cerf, 2005, p. 68sq

[6] TOCQUEVILLE (A. de), De la démocratie en Amérique, T. II, livre 6

[7] HABERMAS (J.), De l’éthique de la discussion, Cerf, 1992, p. 70

Par justiceetfamille.over-blog.com
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La coparentalité mise en question

(version courte)

 

Jean-Marc Ghitti

 

Lorsque les parents se séparent et qu’ils ne sont pas d’accord sur le mode de résidence des enfants, la résidence alternée, lorsqu’elle est matériellement possible, doit-elle être le principe de référence pour régler le conflit ? Ceux qui le demandent sont nombreux. Cette demande est relayée par de nombreux Députés qui, tout au long de l’année 2003, ont posé des questions écrites aux ministres concernés, en les invitant à oeuvrer en ce sens. Monsieur Gilles Artigues, par exemple, Député de la Loire, écrit, dans sa lettre au Ministre de la famille publiée au J.O. du 11 août 2003 : « La loi du 4 mars 2002 a ouvert cette voie (celle de la résidence alternée) et le législateur, ainsi qu’une grande majorité de pédopsychiatres et de spécialistes, ont souligné l’importance de la présence au quotidien du père et de la mère dans l’éducation des enfants. Dans ce contexte, cette formule apparaît pour beaucoup comme la plus positive et la plus capable de préserver l’équilibre des enfants ». Ces Députés font remonter vers le gouvernement les attentes de la société française en cette matière.

En effet, cette fameuse résidence en alternance, qui donne aux enfants, frappés par la séparation parentale, la possibilité de garder deux parents n’a nullement besoin d’un juge pour se mettre en place dès lors que les parents sont d’accord. Le problème est celui des parents en désaccord sur le mode de résidence. Que doit faire le juge en ce cas et comment la loi de la Nation peut limiter l’arbitraire de sa décision ? Aux enfants qui ont déjà la peine de voir leurs parents divorcer faut-il infliger la peine supplémentaire de se voir « attribués » à un parent et de se voir retirés à l’autre ?

La loi du 4 mars 2002 est venue apporter une réponse, qui est double. Cette réponse consiste, d’abord, à faire de la résidence alternée non pas une possibilité de vie, ce qu’elle était déjà de fait, mais une réponse judiciaire possible pour trancher le conflit lorsqu’il y a désaccord des parents quant aux effets du divorce sur les enfants. Mais la loi dont nous parlons a, en outre, l’originalité de limiter l’arbitraire du juge aux affaires familiales, lequel fonctionne traditionnellement et plus que tout autre dans cet arbitraire, en inscrivant le raisonnement qui va le conduire à la décision à l’intérieur d’un certain nombre de garde-fous qui sont les cinq critères faisant loi (art 373-2-1) : la pratique antérieure des parents, le sentiment de l’enfant, l’aptitude de chaque parent à respecter le droit de l’autre, l’avis des experts et l’enquête sociale.

Les magistrats prédominants ont pris sur eux de dire qu’il leur revenait de trancher comme avant, c’est-à-dire en s’immisçant dans des considérations psychiques, le plus souvent spécieuses et mal éclairées. Selon la dérive psychologisante du judiciaire mise en lumière par de nombreux analystes, ils entendent ainsi conserver le monopole de la connaissance de l’intérêt de l’enfant. On sait combien, sous couvert d’une référence rhétorique à l’intérêt de l’enfant, se cache le jeu des pouvoirs et le poids des conformismes. Ces magistrats ne se sentent pas liés par les cinq critères que mentionne la loi.

Le Garde des Sceaux, quant à lui, est-il prisonnier de sa technocratie judiciaire ? Après avoir songé à revenir sur la loi du 4 mars 2002, le ministère en impose une interprétation extrêmement restrictive.

La psychologie est souvent éclairante, si elle est honnête, mais elle ne peut pas servir d’alibi à une politique familiale qui repose sur l’iniquité. Le débat entre « experts » a eu lieu pendant des décennies. La recherche en psychologie de l’enfance a évolué tout au long de ce débat. Aujourd’hui, une majorité de psychologues pensent qu’il est important de préserver la coparentalité réelle après le divorce, même si l’on trouve quelques « spécialistes » qui pensent le contraire et qu’on peut toujours monter en épingle. Aux yeux de beaucoup, effectivement, le père est un objet d’attachement précoce et sécurisant, il est un facteur quotidien de réconfort et il a un rôle irremplaçable dans la structuration psycho-affective de l’enfant, ce qui conduit tout logiquement à valoriser la coparentalité dont la résidence alternée est l’expression organisationnelle lorsque hélas les parents viennent à se séparer. On pourrait donc croire que, du point de vue de la psychologie, la question est réglée.

Mais surtout, on s’est rendu compte que l’important n’est pas tant d’interroger les professionnels de l’enfance que de voir, avec le recul, les effets des solutions judiciaires traditionnelles. Ces effets sont clairs : rupture progressive entre l’enfant et le père, au fil des ans, et malaise de l’adolescence. Devant ce bilan alarmant, le système judiciaire doit accepter de prendre sa part de responsabilité et reconnaître que les solutions qu’il a mis en oeuvre ne sont pas les bonnes. On peut toujours invoquer, certes, le manque de constance de ces pères mais encore faut-il que les conditions de vie où on les met par force ne soient pas dissuasives. Or de nombreux pères ne peuvent pas surmonter les obstacles en tous genres qui les attendent après la séparation. Si la résidence alternée présente indéniablement des difficultés pour l’enfant, celles-ci sont bien moindres que celles des solutions judiciaires traditionnelles qui organisent, de facto, une rupture progressive des liens.

En réalité, l’enfant que l’on invoque dans cette rhétorique n’est pas l’enfant réel. C’est celui dont on choisit d’interpréter la parole pour lui faire dire ce qui conforte le modèle inégalitaire. Ce que les enfants réels préfèrent, c’est que leurs parents ne se séparent pas. A partir du moment où il y a séparation, il n’y a plus, pour eux, de bonnes solutions. Par contre, il y en a de moins mauvaises que d’autres, et les pires sont celles d’un droit de visite intermittent qui distend progressivement la biparentalité. La sagesse éducative comprend bien, sans longs développements, qu’on ne peut pas enseigner aux enfants le goût de l’égalité en les inscrivant dans des modes de vie fondés sur l’inégalité. L’équilibre psychique se construit dans la claire équité, et non pas au gré du caprice des uns et de l’arbitraire des autres. 

Dans ce contexte, on regrettera qu’une récente réforme du divorce, et dont le but louable est la dédramatisation des conflits familiaux, pense n’avoir rien à dire sur ce qui nourrit le plus ces conflits, à savoir les effets du divorce sur les enfants. La médiation familiale est utile mais elle ne peut dispenser une société de formuler par la loi publique un principe commun de référence, qui soit conforme, en matière de parentalité, à ses propres valeurs égalitaires et démocratiques, même s’il est dans la nature d’un principe de n’être pas toujours réalisable. La médiation familiale n’a pas vocation à construire la loi au cas par cas. Elle ne peut réussir que si elle est orientée par les grands principes de la coparentalité, qu’il s’agit justement de rappeler.

Ces principes peuvent seuls dédramatiser le contentieux familial en privant d’objet bien des querelles. La formation des magistrats est un enjeu important dans cette affaire. Il est dommage de voir qu’on va faire obstacle, pendant encore plusieurs années, et au détriment de milliers d’enfants, à ce qu’indiquent, de manière convergeante, la législation internationale sur les droits de l’enfant, la volonté démocratique du pays exprimée par la loi du 4 mars 2002 et la sagesse éducative. Le divorce continue à être, bien au-delà de l’échec des couples, l’échec profond de notre société qui n’a pas encore eu le courage d’y faire passer les valeurs qui la fondent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La coparentalité déniée

(version longue)

 

par Jean-Marc Ghitti

 

Lorsque les parents se séparent et qu’ils ne sont pas d’accord sur le mode de résidence des enfants, la résidence alternée, lorsqu’elle est matériellement possible, doit-elle être le principe de référence pour régler un tel conflit ? Ceux qui le demandent sont nombreux et nullement marginaux. Cette demande est relayée par de nombreux Députés qui, tout au long de l’année 2003, ont posé des questions écrites aux ministres concernés, en les invitant à oeuvrer en ce sens. Monsieur Gilles Artigues, par exemple, Député de la Loire, écrit, dans sa lettre au Ministre de la famille publiée au J.O. du 11 août 2003 : « La loi du 4 mars 2002 a ouvert cette voie (celle de la résidence alternée) et le législateur, ainsi qu’une grande majorité de pédopsychiatres et de spécialistes, ont souligné l’importance de la présence au quotidien du père et de la mère dans l’éducation des enfants. Dans ce contexte, cette formule apparaît pour beaucoup comme la plus positive et la plus capable de préserver l’équilibre des enfants ». Ces Députés, dont Monsieur Artigues n’est qu’un exemple, font remonter vers le gouvernement les attentes de la société française en cette matière.

En effet, cette fameuse résidence en alternance, qui donne aux enfants, frappés par la séparation parentale, la possibilité de garder deux parents n’a nullement besoin d’un juge pour se mettre en place dès lors que les parents sont d’accord. Le problème est celui des parents en désaccord sur le mode de résidence. Que doit faire le juge en ce cas et comment la loi de la Nation peut limiter l’arbitraire de sa décision ? Aux enfants qui ont déjà la peine de voir leurs parents divorcer faut-il infliger la peine supplémentaire de se voir « attribués » à un parent et de se voir retirés à l’autre ?

La loi du 4 mars 2002 est venue apporter une réponse, qui est double. Cette réponse consiste, d’abord, à faire de la résidence alternée non pas une possibilité de vie, ce qu’elle était déjà de fait, mais une réponse judiciaire possible pour trancher le conflit lorsqu’il y a désaccord des parents quant aux effets du divorce sur les enfants. Mais la loi dont nous parlons a, en outre, l’originalité de limiter l’arbitraire du juge aux affaires familiales, lequel fonctionne traditionnellement et plus que tout autre dans cet arbitraire, en inscrivant le raisonnement qui va le conduire à la décision à l’intérieur d’un certain nombre de garde-fous qui sont les cinq critères faisant loi (art 373-2-1) : la pratique antérieure des parents, le sentiment de l’enfant, l’aptitude de chaque parent à respecter le droit de l’autre, l’avis des experts et l’enquête sociale.

Les magistrats prédominants ont pris sur eux de dire qu’il leur revenait de trancher comme avant, c’est-à-dire en s’immisçant dans des considérations psychiques, le plus souvent spécieuses et mal éclairées. Selon la dérive psychologisante du judiciaire mise en lumière par de nombreux analystes, ils entendent ainsi conserver le monopole de la connaissance de l’intérêt de l’enfant. Ils confirment ainsi une fois de plus la formule cinglante d’Irène Théry : « le psychologisme juridique incite à chercher à faire le bien des gens, plus rarement à rendre à chacun son dû »[1]. Ces magistrats ne se sentent pas liés par les cinq critères que mentionne la loi. Pourtant, il y a dans la magistrature un courant favorable à une vraie coparentalité après divorce, mais ce courant ne l’emporte pas.

Le Garde des Sceaux, quant à lui, est-il prisonnier de sa technocratie judiciaire ? Après avoir songé à revenir sur la loi du 4 mars 2002, le ministère en impose une interprétation extrêmement restrictive.

Pour justifier une telle situation, on a choisi la rhétorique qui invoque de nouveau l’intérêt de l’enfant. La psychologie est souvent éclairante, si elle est honnête, mais elle ne peut pas servir d’alibi à une politique familiale qui repose sur l’iniquité. Le débat entre « experts » a eu lieu pendant des décennies. La recherche en psychologie de l’enfance a évolué tout au long de ce débat. Aujourd’hui, une majorité de psychologues pensent qu’il est important de préserver la coparentalité réelle après le divorce, même si l’on trouve quelques « spécialistes » qui pensent le contraire et qu’on peut toujours monter en épingle. Par exemple, le pédo-psychiatre Maurice Berger, bien connu pour ses positions exessives, peut dire « que si le père occupe bel et bien une figure d’attachement, l’enfant préfère cependant « la base de sécurité » maternelle. La mère est donc « supérieure au père » dans ce registre en cas de détresse »[2]. Le psychanalyste Didier Dumas a bien repéré cette position psychique qui consiste à se porter au secours de sa propre mère. On la trouve non seulement chez certains experts mais aussi, selon lui, chez un grand nombre de responsables politiques. Il écrit notamment, à propos des Députés qui ont fait évolué le droit de la famille ces dernières décennies : « Ils l’ont fait en s’identifiant à des enfants et non à des pères »[3]. A l’inverse, on trouve d’autres professionnels pour insister sur la nécessaire coparentalité. Ainsi, le pédiatre Aldo Naouri souligne « l’intérêt qu’il y a pour l’enfant à être pourvu de deux parents distincts. Chaque propension de l’un trouvera, face à elle, celle de l’autre comme correctif. L’enfant aura loisir de trouver la bonne distance, médiane, intermédiaire, qui sera sa voie propre et nouvelle »[4]. Plus récemment encore, le psychologue Jean Le Camus insiste sur la nécessité d’une présence du père au quotidien. Le père n’est pas seulement une fonction, comme on s’est parfois plu à le souligner pour mieux l’évincer, et qui n’existerait que dans la parole de la mère : «A l’aube du XXIe siècle, il ne paraît plus possible de soutenir que la fonction du père n’est légitimée que par le bon vouloir de la mère » et il s’agit bien plutôt de poser « le socle de la paternité sur la réalité de la présence, la diversité des apports et la continuité de l’implication »[5].

 Et, aux yeux de beaucoup, effectivement, le père est un objet d’attachement précoce et sécurisant, il est un facteur quotidien de réconfort et il a un rôle irremplaçable dans la structuration psycho-affective de l’enfant, ce qui conduit tout logiquement à valoriser la coparentalité dont la résidence alternée est l’expression organisationnelle lorsque hélas les parents viennent à se séparer. On doit au sociologue Gérard Neyrand la meilleure synthèse des travaux faits à ce sujet. Il souligne une certaine hypocrisie d’un grand nombre de juges qui se réfèrent « aux psychologues » tant que ceux-ci peuvent servir à légitimer le modèle traditionnel de règlement des conflits, mais qui ne s’y réfèrent plus du tout s’il advient que ces psychologues valorisent la résidence alternée. Le psychanalyste Michel Tort renvoie la condamnation de la résidence alternée par  certains pédo-psychiatres à des préjugés idéologiques bien évidents[6]. A l’issue de leurs travaux sur les enfants du divorce, les psychologues Gérard Poussin et Elisabeth Martin-Lebrun peuvent écrire : « L’hébergement alterné n’est pas une panacée mais il représente la moins mauvaise solution qu’ont trouvé les parents pour continuer à assumer leur fonction parentale au-delà de leur séparation, ils doivent être écoutés sans a priori doctrinal »[7]. On pourrait donc croire que, du point de vue de la psychologie, la question est réglée.

Mais surtout, on s’est rendu compte que l’important n’est pas tant d’interroger les professionnels de l’enfance que de voir, avec le recul, les effets des solutions judiciaires traditionnelles. Ces effets sont clairs : rupture progressive entre l’enfant et le père, au fil des ans, et malaise de l’adolescence. La sociologue Evelyne Sullerot estime que « le  chiffre global de 2 000 000 enfants séparés de leur père, s’il est valable pour 1985, est certainement dépassé aujourd’hui »[8]. D’après une étude de l’Ined sur 1994, 53 % des enfants vivant chez leur mère ne voient plus ou ne voient que très épisodiquement leur père. Devant ce bilan alarmant, le système judiciaire doit accepter de prendre sa part de responsabilité. On peut toujours invoquer, certes, le manque de constance de ces pères mais encore faut-il que les conditions de vie où on les met par force ne soient pas dissuasives. Or de nombreux pères ne peuvent pas surmonter les obstacles en tous genres qui les attendent après la séparation. Si la résidence alternée présente indéniablement des difficultés pour l’enfant, celles-ci sont bien moindres que celles des solutions judiciaires traditionnelles qui organisent, de facto, une rupture progressive des liens.

En réalité, l’enfant que l’on invoque dans cette rhétorique n’est pas l’enfant réel. C’est celui dont on choisit d’interpréter la parole pour lui faire dire ce qui conforte le modèle inégalitaire. Ce que les enfants réels préfèrent, c’est que leurs parents ne se séparent pas. A partir du moment où il y a séparation, il n’y a plus, pour eux, de bonnes solutions. Par contre, il y en a de moins mauvaises que d’autres, et les pires sont celles d’un droit de visite intermittent qui distend progressivement la biparentalité. La sagesse éducative comprend bien, sans longs développements, qu’on ne peut pas enseigner aux enfants le goût de l’égalité en les inscrivant dans des modes de vie fondés sur l’inégalité. L’équilibre psychique se construit dans la claire équité, et non pas au gré du caprice des uns et de l’arbitraire des autres. 

Dans ce contexte, on regrettera qu’une récente réforme du divorce, et dont le but louable est la dédramatisation des conflits familiaux, pense n’avoir rien à dire sur ce qui nourrit le plus ces conflits, à savoir les effets du divorce sur les enfants. La médiation familiale est utile mais elle ne peut dispenser une société de formuler par la loi publique un principe commun de référence, qui soit conforme, en matière de parentalité, à ses propres valeurs égalitaires et démocratiques, même s’il est dans la nature d’un principe de n’être pas toujours réalisable. La médiation familiale n’a pas vocation à construire la loi au cas par cas. Elle ne peut réussir que si elle est orientée par les grands principes de la coparentalité, qu’il s’agit justement de rappeler.

Ces principes peuvent seuls dédramatiser le contentieux familial en privant d’objet bien des querelles. La formation des magistrats est un enjeu important dans cette affaire. Il est dommage de voir qu’on va faire obstacle, pendant encore plusieurs années, et au détriment de milliers d’enfants, à ce qu’indiquent, de manière convergeante, la législation internationale sur les droits de l’enfant, la volonté démocratique du pays exprimée par la loi du 4 mars 2002 et la sagesse éducative. Le divorce continue à être, bien au-delà de l’échec des couples, l’échec profond de notre société qui n’a pas encore eu le courage d’y faire passer les valeurs qui la fondent.

 

 



[1] Le démariage, p. 339

[2] Revue « Dialogue », n° 155

[3] Sans père et sans parole, Hachette, 1999, p. 27.

[4][4] Une place pour le père, Seuil, 1985, p.172

[5] Le vrai rôle du père, Odile Jacob, 2004, p. 159

[6] Revue « Dialogue », n° 101

[7] Les enfants du divorce, Dunod, 1997

[8] La crise de la famille, Fayard, 2000, p.190

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Dans ce qu’on appelle traditionnellement le discours social de l’Egllise, la famille semble invoquée d’abord comme ce qui peu faire contrepoids à un collectivisme dont on craint qu’il ne dissolve la conscience humaine. Dès 1891, dans Rerum novarum, Léon XIII insiste sur l’indépendance de la famille à l’égard du pouvoir politique, comme ce qui est justement propre à donner à celui-ci des bornes. Léon XIII parle de « société familiale » pour mieux dire que ce qu’on appelle « la société » n’est pas la seule société réelle : elle n’est que la société civile et, à côté d’elle, subsistent et doivent subsister d’autres formes d’association. La famille est la plus naturelle parmi celles-ci et, dans une inspiration très aristotélicienne, le Pape distingue nettement deux sphères, chacune dotée de son autorité propre : celle du domestique et celle du civil. A voir ainsi poser les choses, on comprend l’ampleur de la dissolution familiale qui s’est opérée en un siècle car qui, aujourd’hui, pourrait encore mettre sur un pied d’égalité ces deux sociétés ? D’un simple point de vue sémantique, on n’appliquerait plus guère le mot « société » à la famille puisqu’il désigne presque exclusivement la société civile, par quoi l’on voit combien celle-ci a réussi à s’annexer toutes les autres formes d’association.

A vrai dire, Léon XIII ne plaçait pas société familiale et société civile sur un pied d’égalité puisqu’il donne explicitement la primauté à la famille. Pourquoi ? Parce qu’elle est plus naturelle. Parce qu’elle est le lieu de l’engendrement, de la transmission de la vie. Parce qu’elle est le milieu ou les personnes se forment et communiquent. Naturalisme, vitalisme et personnalisme, qui sont trois racines importantes du christianisme, convergent pour faire de la famille ce « sanctuaire » dont parle le Pape. Le mot est fort et l’on peut se demander si cette sanctification de la famille ne revient pas à faire de la famille une sorte de religion domestique. Ce serait certes trop dire mais on voit bien que l’Eglise désigne la famille comme le lieu privilégié pour la transmission de la foi.

Pourtant, cette primauté de la famille sur la société civile doit se lire aussi autrement : elle est une sorte de rabaissement de la vie civile. L’encyclique vise clairement à ne pas permettre une absolutisation de la politique. Il y a de l’hybris dans tout pouvoir politique mais l’un des dangers de la modernité est de voir celle-ci franchir de nouveaux seuils. Lui opposer le respect de la nature, de la vie et de la personne humaine en gestation, l’enfant, c’est tenter d’empêcher la politisation intégrale de la vie. L’Autorité religieuse tente de jouer ici son rôle traditionnelle qui est d’indiquer à chaque prétention sa limite selon une très juste prémonition des dangers à venir. Car, c’est à travers son échec même qu’une telle mise en garde révèle aujourd’hui sa justesse. N’a-t-on pas vu, en effet, depuis lors, la politique devenir une sorte de religion, une idolâtrie virant immanquablement en totalitarisme ? Sans recevoir du dehors sa limite, le pouvoir politique bafoue les personnes, attente à la vie, détruit la nature. 

La famille représente donc bien la pierre de touche pour juger le pouvoir politique. Si celui-ci ne fait pas tout pour garantir à la famille son indépendance et son intégrité, comme Léon XIII le demande à l’Etat, alors c’est qu’on n’est pas sorti du totalitarisme, à savoir de l’absolutisation de la politique. Or ce que le Pape d’alors désigne comme l’erreur du socialisme, celle qui conduit à ce que se « brisent les liens de la famille », est désormais tellement admise par tous les partis confondus qu’on mesure bien que le fascisme et le communisme n’ont pas épuisé les virtualités totalitaires de l’Etat. Notre Etat-providence, loin de garantir l’indépendance des familles, a précipité, en quelques décennies, l’éclatement du monde domestique. Cela est certes en soi un mal et une source de souffrance pour les individus, mais c’est aussi le signe de futurs dangers qu’il nous faut craindre. Car cette aliénation de la famille à l’ordre civil révèle le fond totalitaire de l’Etat, même en régime démocratique. Le « tout social » dans lequel nous sommes pris constitue un véritable danger pour la nature, qui s’en trouve exclue, pour la vie, qui s’y trouve désacralisée, et pour les personnes, qui s’y trouvent conditionnées et massifiées d’une façon impressionnante. Autrement dit, le danger que dénonce en 1891 Rerum novarum dans son discours sur la famille est un danger qui n’a fait que croître : celui d’une société close sur elle-même, sans extériorité, sans transcendance. L’Etat actuel est l’agent de cette clôture.

 

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La crise de la transmission

 

Communication prononcée aux Rencontres du CMMP d’Orly,

paru dans Sans Dieu ni maître, Actes des dixièmes rencontre du CMPP, Orly, 2005, p. 49-55.

 

 

La transmission est un fait anthropologique fondamental. Sur elle repose l’historicité de l’homme. D’une génération à l’autre, il faut assurer un passage, il faut faire passer. La transmission est un des nombreux problèmes que la mortalité pose à l’homme. Pourquoi la mort, qui est une chose si naturelle, devient pour l’homme proprement inadmissible ? Pourquoi un être naturel, l’être humain, en vient-il à si violemment refuser la mort et pourquoi consacre-t-il le meilleur de sa vie à en atténuer les effets ? C’est que l’homme, par la pensée, laisse émerger en lui une vie spirituelle. Or la vie spirituelle est ce qui n’en a jamais fini, ce qui s’ouvre un chemin de progression infinie. A partir de là, la mort, qui est une fin, devient un obstacle obsédant. La mort est incompatible avec le destin spirituel de l’homme. C’est ce que nous permet de bien comprendre le Phédon de Platon. Il faut donc que l’homme dépasse la mort, lève au moins pour partie l’obstacle qu’elle est pour lui devenue.

Dépasser, c’est chercher un passage, une transcendance comme on dit dans le langage de la philosophie. La sagesse épicurienne qui cherche à nous convaincre que la mort est naturelle, qu’elle n’est rien pour nous et qu’elle ne doit pas nous troubler, n’est pas à la hauteur, nous le sentons bien, de l’angoisse qui nous envahit à l’idée que l’infini qui s’est mis en marche en nous pourrait finir. L’humanité, dans toutes ses cultures, a inventé de plus grandes sagesses, répondant mieux à ce que la mort a d’inadmissible. A l’orée de la philosophie, Platon prend bien la mesure de la mort et retrouve les deux solutions que les hommes ne peuvent manquer de lui opposer. Ces deux solutions sont deux que la culture a pour fonction d’organiser. Le premier est le passage d’une vie à une autre vie, à travers le trépas. C’est la solution eschatologique, prise en charge par les religions, et nous n’en parlerons pas ici. Le deuxième passage, c’est celui d’une génération à la génération suivante : c’est la transmission. La transmission organise la possibilité pour une génération de se transcender dans la génération suivante. Les enfants sont la transcendance des parents.

La transmission est bien, comme l’est la survie de l’âme, le passage d’une vie à une autre vie, ou plutôt à d’autres vies, mais elle ne s’opère pas dans la continuité d’une même personne, demeurant identique à elle-même. Avec les mots philosophiques, on dira qu’elle n’est pas une transcendance constitutive d’un sujet. Elle est l’épreuve de l’altérité : transmettre, c’est confier à quelqu’un d’autre, confier aux autres le soin de poursuivre l’infini qui s’est mis en chemin en moi. La transmission est la mise en partage de l’essor spirituel. Ce que l’eschatologie enserre dans l’intimité d’une âme qui n’en finirait jamais de vivre, la transmission l’ouvre à une destinée collective.

La transmission accompagne la reproduction, qui est la solution trouvée par la vie pour dépasser la mort des individus. Mais la reproduction ne peut, laissée à elle-même, satisfaire la seule espèce sur terre qui s’est éveillée à la vie spirituelle. La reproduction, en effet, ne fait que répéter le même dans l’autre. Elle s’opère dans une sorte d’éternité, comme dit Schopenhauer, où c’est toujours le même qui revient. Ou plus exactement, elle est an-historique, non en ce sens qu’elle dépasserait l’histoire mais parce qu’elle demeure fermée à l’histoire. Ce qu’il y a de plus humain en l’homme n’en a rien à faire de se reproduire. La reproduction n’est qu’une matière, et c’est la transmission qui lui donne un nouveau sens, qui la réoriente d’une manière propre à l’espèce humaine. Et pour cela, il faut le langage. Le langage permet le saut de la reproduction à la transmission. Il vient doubler le processus génétique d’un processus spirituel.     

Le langage est l’élément de cette transmission. Mais le langage donne lieu à deux modes de transmission : la transmission orale, qui repose sur des techniques mnésiques, et la transmission écrite, dont  la technique fondamentale est l’écriture. Ce qui ne veut pas dire que toute transmission ait besoin d’un langage. Celle des savoir-faire, par exemple, repose principalement sur l’imitation. Par ailleurs, les psychanalystes savent bien qu’il existe une transmission silencieuse, l’un des ressorts principaux et puissants en étant l’identification.

Mais, si toutes les formes de la transmission n’ont pas besoin de langage, il faut dire, à l’inverse, que tous les usages du langage ne sont pas fait pour transmettre. La transmission, notamment, ne se ramène pas à la communication. Nos sociétés contemporaines produisent, par excès de communication, une figure culturelle, qu’on peut appeler le contemporanéisme, et qui constitue un véritable obstacle à la transmission. Ce contemporanéisme se construit contre le traditionalisme. Cependant, la transmission n’est pas non plus forcément liée au traditionalisme. On peut transmettre en dehors de tout traditionalisme. Il est pourtant claire que la transmission requiert des conditions de possibilité qui excèdent la relation duelle entre un transmettant et un récepteur de cette transmission. Ces conditions de possibilité sont celles même de la culture. C’est une des fonction essentielle de la culture que de rendre la transmission possible. L’un des problèmes est que la crise contemporaine de la culture, liée à l’inflation de la communication, notamment sous la pression des nouvelles techniques qui multiplient les moyens de communication, met en péril la transmission.

 

Toutefois, si l’on y pense, cette crise de la transmission est plus ancienne, et elle remonte presque à la naissance du monde moderne. La modernité est-elle dans une tension permanente avec la culture qui organise la transmission ? Il faudrait chercher une réponse en se tournant vers la science, qui réévalue l’expérience et dévalue la transmission des vieux textes. Qu’on regarde, par exemple, comment le problème se pose chez Descartes. En répudiant son étude des lettres, c’est-à-dire l’étude des vieux textes que l’école transmet, Descartes édifie la philosophie moderne sur l’expérience, qui doit s’entendre d’une part comme expérience du monde, expérience scientifique, et d’autre part comme expérience de soi, expérience intérieure. C’est ainsi qu’on voit apparaître, avec les temps modernes, deux manières de discréditer la transmission : la méthode expérimentale et le subjectivisme.  

A partir de là s’ouvre une véritable critique de la transmission. Chez Descartes, ce qui se transmet, ce sont principalement les préjugés. La vérité se découvre tandis que l’erreur se transmet. Ce qu’il y a de plus ennuyeux dans la transmission, aux yeux de Descartes, c’est sa précocité. L’enfance est l’âge où l’on est nourri.. Or ce rapport de nourrisson au monde, c’est-à-dire ce rapport tout à fait passif, l’enfant l’a non seulement avec la nourriture elle-même mais aussi avec les savoirs : il ingurgite en bloc tout ce qu’on lui apprend. Et c’est la source de tous nos préjugés. La précocité de la transmission nous expose aux préjugés, qui sont les germes de nos erreurs. L’enfance est l’âge de tous les dangers, et ce pour une raison vraiment métaphysique, à savoir que l’âme est complètement dépendante du corps. L’union de l’âme et du corps est certes le trait fondamental de la condition humaine, mais cette union connaît plusieurs régimes, et notamment selon les âges de la vie. Le nourrisson et le petit enfant n’ont d’âme qu’endormie et ils sont donc complètement soumis aux sensations. La faute n’en revient donc pas à l’éducation mais à l’immaturité de l’être humain en son commencement. Cependant, le problème est que l’enfance n’est pas un âge que nous dépassons facilement : il reste un enfant en nous qui continue à croire aux jugements pré-rationnels. L’enfance subsiste par la force de l’habitude, alors que penser devrait nous délivrer de l’enfance. Mais ce qui rend cette délivrance difficile, c’est que des systèmes entiers se sont construits sur les préjugés de l’enfance. Un bon nombre de nos soit disant connaissances ne sont que des puérilités. Or ce sont justement ces connaissances fausses qui se transmettent le plus facilement et le plus tôt parce qu’elles sont en accord avec ce que pense l’enfant en nous.

Il y a donc deux causes qui coopèrent pour nous tenir dans nos préjugés. La première est l’enfance, en tant qu’elle est un attachement excessif à la sensation et une force de subsistance à travers tous les âges. La deuxième est le renforcement de ces préjugés, érigés en systèmes de connaissance, par l’éducation. Le grand tort de la transmission précoce, c’est qu’elle ne peut faire autrement que de flatter la pensée puérile qui, en nous, ne demande qu’à être réveillée.

C’est pourquoi l’éducation, pour Descartes, est une rupture. Peu lui importe ce qu’on apprend aux enfants. En revanche, ce qui importe c’est qu’à un certain moment de leur vie, et ce moment peut être tardif, ils puissent faire table rase de tout ce qu’ils pensent savoir. Ils doivent pouvoir mettre par terre tout le travail des parents et tout le travail de l’école. Comme quelqu’un qui aurait été beaucoup nourri et qui devrait, à un certain moment, vomir la mauvaise nourriture, l’être humain n’accède à la vérité que par un puissant rejet de tout ce qu’on lui a transmis. Et à partir de ce rejet, ce qui peut entrer en oeuvre, c’est la raison autonome et son contrôle par l’expérience. A la boulimie du savoir, Descartes oppose l’anorexie de la connaissance rationnelle. Etre nourri, ce n’est pas seulement s’alimenter : c’est devoir son aliment à quelqu’un d’autre. Le nourrisson est celui qui reçoit. L’autonomie du sujet, qui sera ensuite mise en place par Kant dans la morale, est posée dans la démarche cartésienne et elle prend le sens d’une volonté du sujet à ne se nourrir que de lui-même. Il semble que chez Descartes transmission et nourriture soient aussi répugnantes l’une que l’autre. Elles sont toutes les deux liées à l’enfance, et ce qui rend l’enfance si insupportable, c’est qu’elle est l’âge qui reçoit, l’âge de la dépendance, l’âge où l’existence ne peut se fonder et se maintenir qu’en lien avec ce qui est son origine. En rupture avec l’enfance, la volonté cartésienne, qui est principalement une volonté tournée vers la connaissance, est puissance de la raison et contrôle par l’expérience, qui sont des traits d’anorexie.

Avec Descartes, je crois qu’on peut identifier une cause profonde du refus, ou plutôt du rejet de la transmission dans la culture moderne. Cette cause, ou si l’on veut ce complexe, articule trois niveaux. Un niveau psychique inconscient, qu’on peut appeler un être au monde de type anorexique. Un niveau épistémologique, qui est l’advenue de la méthode expérimentale portée par les sciences modernes. Un niveau philosophique, qui est un subjectivisme posant l’autonomie du sujet de la connaissance. Ce complexe met en place les conditions culturelles où le contemporanéisme viendra se développer et ouvrir une profonde crise de la transmission.

 

Mais je crois qu’au refus de la transmission, il y a encore une autre cause métaphysique. Je vous propose d’aller la décrypter chez Platon qui l’a bien mise au jour. La transmission ne se fait pas que des hommes aux hommes. Elle serait liée à un passage plus mystérieux, un passage des dieux aux hommes. C’est du moins ce qui inquiète Socrate lorsqu’il considère les poètes, ces nourrissons des Muses comme on dit. Dans L’apologie de Socrate, ce que Socrate sait, il le tire d’une enquête qu’il s’est donné la peine de faire lui-même, et l’on ne peut pas dire que le dieu se soit clairement adressé à lui. Le dieu est ce qui pose une énigme à laquelle il convient que la pensée humaine s’aiguise.

Ce qu’il reproche aux poètes, c’est de parler d’une parole qu’ils auraient prise directement aux dieux, d’une parole inspirée. L’inspiration est une forme de la transmission, ce qu’on retrouverait aussi bien dans le prophétisme judaïque. Or une telle transmission peut se faire sans que celui qui en est l’agent possède ce qu’il transmet, c’est-à-dire sans qu’il le comprenne et en soit transformé. C’est ainsi que la poésie est une transmission mystérieuse qui passe de génération en génération sans être jamais élucidée, clarifiée par ceux qui la transmettent. On pourrait dire que la Révélation religieuse tombe aussi sous le coup de cette critique. La transmission organise des traditions culturelles qui demeurent mystérieusement en lien avec une transcendance et qui se répandent par le biais d’écoles, de sectes, d’obédiences. Transmettre, c’est  étendre l’audience d’un message par une sorte de contagion qui trouve son ressort dans l’émotion. Car le langage n’est pas seulement véhicule de sens, il est aussi un véhicule d’émotion. Ce qui passe de génération en génération ne peut le faire qu’à toucher au vif l’émotion, qui seule a la force d’imprimer durablement la mémoire. C’est par cette émotion vive qu’une longue chaîne d’admiration traverse les générations et construit ce que Platon appelle « une file sans nombre », sur le modèle de l’aimantation des anneaux à une même force magnétique. C’est encore en ce sens que dans l’histoire des arts on parle d’écoles comme ce qui fait suite à un grand Maître auquel l’admiration donne une postérité.

Platon disqualifie une telle transmission au nom du savoir. Le savoir doit être possédé et doit transformer celui qui l’a acquis. Il n’est pas une inspiration mais le résultat d’une recherche ou d’une enquête, bref d’un effort qui rend capable celui qui l’a de pouvoir répondre et de pouvoir en répondre, de pouvoir fournir ses raisons. La transmission véhicule une tradition qui n’est pas un savoir. C’est à partir de cette critique que Platon souhaite donner un autre sens à l’école : elle doit être le lieu où les savoirs s’enseignent, et non le lieu où les traditions se transmettent. Si, pour Descartes, l’école est devenue le véhicule de tous les préjugés, elle est chez Platon, dans son projet initial, une manière d’organiser la connaissance en la mettant à l’abri des mouvements contagieux que l’émotion propage.

On voit donc que ce qui discrédite profondément la transmission, dès le début de la métaphysique, c’est ce qui caractérise aussi la communication, à savoir une sorte d’effet de contagion où la pensée ne trouve pas son compte. La transmission obéit à une logique d’enthousiasme et de fidélité que le libre examen exige de suspendre. La transmission s’organise en lignes de spiritualité à partir d’une origine alors que la connaissance philosophique est un réexamen des fondements, une reprise à partir des bases qui ne sont en rien une origine historique. En somme, la rationalité métaphysique s’accommode mal de la transmission.

 

C’est à travers les critiques qu’on lui adresse que finalement la transmission laisse voir ce qui la caractérise. Elle a certes besoin d’un langage, oral ou écrit, qui lui soit son moyen. Elle a même besoin de tout un agencement matériel que la médiologie de Régis Debray décrit avec brio. Mais la transmission ne peut se réduire aux moyens qui la mettent en oeuvre. Elle est une trame émotive dans laquelle les significations portée par le langage prennent leur force et leur valeur par l’ouverture de celui qui les reçoit (et l’enfance n’est qu’une forme hyperbolique de cette ouverture qu’on peut appeler aussi un appétit) et par l’autorité qu’on prête à celui qui les dit. Les critiques que la philosophie adresse à la transmission sont justes et constructives, elles en limitent la valeur et constituent une mesure par rapport aux excès du traditionalisme. Dans le contexte des sociétés traditionalistes, les philosophes se devaient d’insister sur les exigences d’un vrai savoir, sur la nécessité d’un rapport personnel à la vérité, sur la valeur de l’expérience et sur l’aporie où conduit un syncrétisme qui aurait perdu tout critère de véridiction. Cependant, nous ne sommes plus dans le contexte d’une société traditionaliste, et nous sommes plutôt aux prises avec un autre excès, qui est la crise de la transmission. Il semble alors plus opportun de rappeler que la transmission est un fait anthropologique fondamental, lié au rapport que l’homme entretient avec sa propre mortalité, et qu’il est impossible de construire une société et une culture qui ne lui fasse sa part. Cette tentative, semble-t-il, produit deux symptômes dont le monde contemporain offre maints exemples. Le premier est l’impossibilité, pour les hommes d’aujourd’hui, d’accueillir la mort dans la culture. Plutôt que de chercher des solutions qui apaisent l’angoisse, nos contemporains cherchent des fuites. Là où le sens de la transmission s’est perdu, on voit la déritualisation du funéraire, l’impossibilité de donner à la mort un sens, l’enfouissement psychique de notre angoisse et, depuis quelques temps, le surinvestissement de l’eschatologie, avec l’importation de croyances en la réincarnation qui viennent enclore dans le moi personnel un désir de survivance qui ne trouve plus de réponse dans la dimension collective de la transmission. Dans le même temps, le développement de la psycho-généalogie vient marquer l’irréductibilité de la transmission : tout ce qu’on ne sait plus transmettre par la tradition semble passer en contrebande par l’inconscient généalogique.

C’est pourquoi la tâche philosophique d’aujourd’hui pourrait être de refonder la transmission et, dans un contexte de crise, d’en rappeler l’irréductibilité. Le rapport de l’homme à sa mort n’est pas historique : c’est lui qui fonde l’historicité. Sortie du traditionalisme qui la fige, la tradition peut être vivante, vivifiante même, et elle est une condition nécessaire de la culture. La transmission peut revitaliser l’école et réintroduire, dans le poids des programmes, des diplômes et des techniques pédagogiques, un élan d’enthousiasme et une culture de l’admiration. Mais, dés lors qu’il s’agit de refonder la transmission, il faut la reconstruire dans son lieu premier, qui est la famille. La crise de la famille et la crise de la transmission ont partie liée dans la mesure où l’une s’appuie sur l’autre et vice versa. Les relations familiales sont celles où se jouent la mortalité et la survivance. Elles sont aussi celles où se mettent en place les processus psychiques de l’identification. C’est au sein de ces relations familiales que se vit l’enfance, c’est-à-dire la rencontre entre une existence qui reçoit et une autre existence à laquelle il est prêté autorité. Toutes les caractéristiques de la transmission, les plus nécessaires comme les plus problématiques, trouvent dans la famille un déploiement et une sorte d’accomplissement qu’elles ne peuvent pas trouver ailleurs d’une manière aussi aboutie. Si la transmission et les traditions qu’elle porte doivent recevoir de justes limites dans l’ordre des sciences et peut-être même dans l’organisation scolaire, elle trouve, en revanche, dans la famille, la communauté où elles sont parfaitement à leur place et où elles sont nécessaires. C’est pourquoi on ne saurait revaloriser la transmission sans soutenir les liens filiaux en leur continuité intergénérationnelle. Les lois doivent aider les hommes à construire une réponse à ce qu’a de proprement inadmissible la mort pour des êtres spirituels. Elles doivent aider à construire une culture de la transmission. Pour ce faire, elles doivent soutenir la cohérence des familles. Or, c’est là aussi une des origines de la crise de la transmission, depuis des décennies déjà, elles précipitent la séparation des familles. En France, un juge unique a été institué pour liquider purement et simplement les familles qui s’adressent à lui. Reconstruire une culture de la transmission, c’est inverser le cours de la législation familiale en Europe.

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Présentation de

APPEL A UNE REFORME DE LA JUSTICE FAMILIALE

Afore, octobre 2010

 

 

Je ne vais pas vous résumer le livre que je viens ce soir vous présenter et que certains d’entre vous ont peut-être lu, ou vont lire, en tout ou en partie. Je vais plutôt expliquer un peu ma démarche, je veux dire l’orientation de mon travail.

La philosophie n’est pas une science, ce qui lui donne un tout autre style que les sciences humaines même lorsqu’elle traite en apparence du même sujet.

La science parle du monde et prétend le décrire comme il est. Ainsi par exemple fait la sociologie lorsqu’elle décrit les mutations de la famille.

La philosophie décrit elle aussi le monde, mais sans cesser de décrire comment elle s’y prend pour connaître le monde et à partir de quelle situation elle peut en dire quelque chose.

C’est pourquoi on dit que la science est positive et que la philosophie est réflexive.

L’autre différence est que la science prétend décrire sans juger, et comme c’est impossible, elle dissimule son axiologie au cœur de sa méthode, tandis que la philosophie, toujours soucieuse de mettre en relation les faits et les valeurs, formule, pour les porter à la discussion, les jugements qu’elle porte sur les faits. Une philosophie engage toujours une éthique.

Il y a de nombreuses manières pour la philosophie de pratiquer cette fonction réflexive sur l’origine et le cours des pensées. La philosophie existentialiste, comme j’essaie modestement de la pratiquer, consiste à réfléchir sur les épreuves de l’existence qui conduisent à produire une pensée, à ouvrir un regard sur le monde, à construire une représentation de sa situation, de son contexte et de ce qui arrive. 

Ces expériences sont vécues comme des crises.  Elles sont souvent liées à des événements qui tombent sur l’existence, mais un événement ne suffit pas à faire expérience, car nous pouvons choisir de n’y pas penser. Le plus souvent les travailleurs sociaux rencontrent des existences qui ont été touchées par des événements, mais qui ne parviennent pas toujours à les vivre comme des expériences. Des événements comme la maladie, le handicap, le deuil, le crime commis ou subi, l’emprisonnement, le divorce, la dispute, la folie.

D’un événement, on peut dire qu’une vie manque à l’exister, dès lors qu’elle refuse d’en faire une expérience. Elle le banalise et le dénie comme événement.

Les célèbres analyses de la philosophe Hannah Arendt sur la banalité du mal signifient que le refus d’exister notre vie, c’est précisément cela la racine du mal. Le mal, c’est de passer à côté de ce qu’il nous est donné de vivre.

Pour faire vite, on peut définir l’existence comme le corps des expériences qu’on fait au cours d’une vie. Ces expériences dépendent des événements qui nous arrivent, mais l’événement ne suffit pas à faire expérience. L’existence est ce mouvement par lequel nous transformons ce qui nous arrive en expérience qui nous font penser et nous transforment.

Une des distinctions qu’il ne faut pas manquer, c’est celle qu’on doit faire entre la subjectivité et l’existence. Le sujet se définit par sa relation à lui-même. La subjectivité est ce qui déploie une vie dans sa propre temporalité et le referme sur elle-même. Elle est construction de soi par soi. S’il y a des philosophes qui m’écoute, je leur dirais qu’à mon humble avis ceux qui passent pour des philosophes existentialistes, comme Heidegger ou Sartre, ont surtout pensé la subjectivité : c’est pourquoi ils ont donné une telle importance au projet et à la construction de soi par soi.

L’existence, c’est autre chose. L’existence est une vie mise à l’épreuve de ses limites. L’homme existe lorsque le sujet qu’il est mis en échec. A travers l’événement, l’existence rencontre une transcendance et cette rencontre fait expérience.

 Lorsque la vie laisse comme en dehors d’elle les événements qui lui arrivent, elle reste en dessous d’une véritable existence. Elle est, si l’on veut, une sous-existence. Elle manque à exister. Et ce manque est aussi un manquement, dans le sens où il constitue une faute. Il est très fréquent de voir des personnes qui ont une vie très remplie, une subjectivité très forte mais qui demeurent néanmoins dans une sous-existence, parce qu’aucune réflexion ne leur permet de s’ouvrir à ce qu’aurait pu leur révéler leurs échecs. En ce sens, ils demeurent en faute à l’égard de ce qu’on est en droit d’attendre d’une vie humaine.

*

Resserrons maintenant notre propos à une expérience parmi d’autres : le conflit. Le conflit est l’expérience dans laquelle l’existence fait l’épreuve de l’autre, dans son irréductible altérité.

Je passe sur le simple conflit intersubjectif, qui correspond à la dispute entre deux personnes. Mais parfois,  lorsqu’il éclate dans une société à régulation juridique, le conflit ouvre sur une référence à la loi, et il engage une procédure. C’est le passage de la dispute au procès, ou du différent au contentieux. L’existence fait l’expérience non seulement de l’autre mais aussi de la loi. Il faut distinguer clairement l’expérience de l’autre et l’expérience de la loi. Mais les deux sont souvent liées. En effet, c’est l’autre qui fait invoque la loi contre moi et m’y renvoie, par exemple en m’accusant.

Si l’on cherche à décrire la crise particulière qu’est, pour une existence, la rencontre de la loi, on peut repérer trois moments.

Ø le premier est l’accusation, où la référence à la loi est introduite par l’autre sur le mode de la dénonciation.

Ø le deuxième est la mise en procédure de l’existence.

Ø Le troisième est l’épreuve de la peine, entendue comme souffrance infligée  par la société en réponse.

*

Resserrons encore notre propos. Parmi les conflits possibles, le conflit familial a sa spécificité. Le conflit familial est un événement qui peut devenir une expérience et ouvrir un regard sur le monde.

La psychanalyse nous a habitués à voir l’importance du vécu familial dans la structuration psychique du sujet, et dans sa déstructuration lorsque ce vécu est traumatique. Et pourtant la philosophie s’est plutôt attardée aux expériences personnelles, aux expériences intérieures au sujet : par exemple l’expérience religieuse (rencontre de Dieu) ou l’expérience esthétique (rencontre avec une œuvre d’art). Pourquoi ? Parce que c’est plus simple. Le propre du conflit, en effet, et sa difficulté propre, c’est qu’il n’engage pas que moi : chaque participant en a une interprétation différente et y réfléchir peut entretenir la discorde. Réfléchir sur le conflit, n’est-ce pas entretenir le conflit ?

Les conflits sociaux ont cependant été objets de nombreuses analyses. Pas le conflit familial, celui qui est enfermé dans la sphère du privé. On pense souvent qu’on ne peut l’évoquer qu’en des termes généraux et idéologiques, comme la relation entre les hommes en général et les femmes en général, la protection de l’enfance, l’intérêt de l’enfant, et patati et patata. Cela est opposé à une approche existentialiste qui vise, quant à elle, la singularité de chaque cas.

Si j’avais à désigner l’originalité de mon travail, je veux parler de cette série de quatre essais publiés aux éditions du Cerf, et dont l’Appel à une réforme de la justice familiale est le dernier, c’est qu’il consiste à transformer l’événement du conflit familial, sous forme du divorce, en une expérience centrale de l’existence, à partir de laquelle peut se développer une pensée morale et politique.

L’Appel est un livre de philosophie politique en général, et un livre de philosophie du droit en particulier. Il mêle les analyses et les prises de position.

Peut-être peut-on passer assez vite sur les positions prises, car je pense que nous y reviendrons dans le débat. Elles tiennent en quelques formules : déjudiciarisation, recours à la médiation, revalorisation de la paternité, démocratisation de l’institution judiciaire, introduction de l’éthique et de l’éducatif dans le droit.

Ces formules pourraient être si communément admises qu’on peut se demander pourquoi elles doivent devenir des mots d’ordre et des principes pour une réforme de l’institution judiciaire. Quelle est la réalité qui empêche que ces principes soient effectifs même si intellectuellement on croit en reconnaître la valeur ? Le mystère du mal, c’est toujours ce décalage entre les principes et les pratiques. C’est pour comprendre cela que l’analyse qui porte sur la réalité socio-politique d’un régime devient nécessaire.

Mais n’allons pas trop vite. Lorsque l’événement du divorce conflictuel tombe sur une existence et que celle-ci tente de transformer cet événement en une expérience qui fait penser, ce qui apparaît d’abord, c’est que le libéralisme change le sens de la loi : celle-ci n’est plus ce qui s’oppose à la pulsion. La loi est mise du côté de la pulsion et l’institution judiciaire se fait l’instrument d’expression de la pulsion. Elles ont rendu légal et légitime qu’une existence puisse en faire souffrir d’autres. Et qu’elle puisse aussi s’y complaire et en jouir au fil d’une procédure judiciaire. Il faudrait, en effet, éclairer la procédure par la jouissance qu’elle procure assez souvent. Au service de quelle pulsion la procédure est-elle mise ? On pourrait dire au service du sadisme, mais la réponse serait trop réductrice. Remontons du sadisme à Sade lui-même, dont les idées sont bien plus fortes que ce qu’on a appelé le sadisme.

L’actualité de Sade, nous ne la trouverons pas chez ceux qui en font l’apologie, mais dans la critique à laquelle Camus, dans L’homme révolté, soumet l’œuvre du marquis. C’est à juste titre que Camus prend Sade comme révélateur d’un ordre politique. Sade est un penseur très conséquent, malgré la fièvre de son imagination. Les héritiers de Sade, on les trouve chez les écrivains qui ont fait évoluer les mœurs. Mais aussi hors de la littérature. Camus écrit : « Le succès de Sade à notre époque s’explique par un rêve qui lui est commun avec la sensibilité contemporaine : la revendication de liberté totale ». Que cette liberté totale soit destruction, c’est ce que Hegel avait déjà vu en parlant de liberté négative, c’est-à-dire la liberté de ne plus appartenir à personne et à rien. Camus l’exprime ainsi : « la liberté illimité du désir signifie la négation de l’autre, et la suppression de la pitié ». Camus est mort trop tôt pour voir, et c’est à nous sur ce point de prolonger sa réflexion, qu’un mouvement de mœurs allait effectivement prendre la liberté illimitée comme mot d’ordre dans le cadre même de notre régime. On rentrait alors, de manière plus ou moins consciente, dans un régime beaucoup proche de la République dont rêvait Sade, un régime où la liberté ne s’enferme plus dans la vertu mais revendique son immoralité, revendication légitime et soutenue par l’institution judicaire. Le paradoxe historique, dont fait l’expérience toute existence à qui il arrive l’événement d’un divorce conflictuel, est que notre régime a chargé l’institution judiciaire de mettre le droit et la raison au service d’une liberté qui ne se pose plus la question de sa moralité et qui œuvre à la destruction, à la séparation et à l’exclusion. Ce qui s’impose alors à tous, c’est la conception de ceux qui pensent que, selon les mots de Camus, «les mœurs doivent y être sans commandements ». On assiste au déploiement, dans les mœurs actuelles, d’une raison juridique froide mise au service d’une revendication de liberté pulsionnelle. La liberté s’extrémise en ses dégradations libérales, libertaires et libertines. Elle devient cette « liberté illimitée du désir » dont Camus nous dit que Sade a été le prophète.  

Faisant cette expérience, sans doute traumatisante, de la nature des lois libérales, l’existence entre en crise et découvre que, derrière les lois que le régime politique impose à un moment donné, il existe d’autres lois, ayant plus de valeur, et que celles-ci masquent. A partir de là, l’existence va pouvoir se mettre en quête des lois véritables qui doivent l’orienter. C’est le commencement de la vie éthique. La vie éthique surgit toujours d’une crise de l’existence, laquelle découvre ses valeurs dans ses propres échecs.

Toutefois, avant de trouver cette orientation éthique, certains voudront s’expliquer à eux-mêmes la formation, la genèse historique du régime auquel ils se trouvent confrontés. Ils voudront comprendre le système juridique et politique qui organise ce que j’appelle la ligne de front où ils se trouvent souffrir.  Et c’est là, dans ce besoin de comprendre pourquoi les choses sont ainsi, pourquoi la réalité est si éloignée des valeurs et pourquoi la société produit de la souffrance, c’est dans ce besoin de comprendre qu’éprouve l’existence lorsqu’elle traverse une profonde crise que l’on passe de la démarche existentialiste dont j’ai parlé jusqu’à présent à une philosophie plus générale du droit et des mœurs. La philosophie du droit, je la propose dans Appel à une réforme de la justice familiale. La philosophie des mœurs, je la proposerai dans mon prochain essai, dont je commence à peine l’écriture mais dont je vais vous dire quelques mots, car ce qui suit éclaire toujours ce qui précède.

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Je vous disais tout à l’heure que le travailleur social rencontre toujours l’existence à un moment de crise. Il lui faut comprendre, comme je viens de l’expliquer, que la crise est la rencontre d’une limite et que la fonction du travailleur social, du point de vue de l’éthique,  c’est d’aider un tout petit peu à transformer cette crise en une expérience réfléchie qui permette à la personne d’exister plus, et plus en profondeur.

J’ajoute maintenant cette constatation évidente : le travail social est toujours confronté à un problème de mœurs. Qu’est-ce qu’un problème de mœurs et comment le travailleur social peut en comprendre les enjeux ? Il n’est pas interdit de penser que la philosophie peut y aider car, depuis son origine, la philosophie pense les mœurs. Je ne dis pas qu’elle les décrit, comme fait la sociologie, je dis qu’elle les pense, car, comme je l’ai expliqué au début, la philosophie n’est pas une science, pour les deux raisons qu’elle est axiologique et qu’elle est réflexive.

Dans La République, Platon expose que les mœurs d’une société sont dans l’étroite dépendance du régime qui y règne. Le gouvernement de la cité influe sur les mœurs des citoyens. Il montre, par exemple, que le risque de la démocratie, c’est la diminution du respect à l’égard de ce qui est plus ancien ou qui a plus de valeur ; et encore que le risque de la tyrannie, c’est de voir l’emporter sur tout l’égoïsme et le goût des richesses. Aussi, tout régime a-t-il intérêt à soutenir les mœurs qui le reflètent et le confortent. Retenons qu’un régime est toujours lié à un système de mœurs.

Platon ouvre alors la possibilité d’une anthropologie des mœurs, c’est-à-dire d’une description des mœurs telles qu’elles sont et qu’on les observe. L’anthropologie des mœurs comprend de nombreuses recherches. Il y a toute une anthropologie qui prend pour objet les peuples relativement étrangers à nous, et qui s’est développée sous le nom d’ethnologie. Il y a une anthropologie, assurément plus délicates, qui prétend décrire nos propres mœurs. Dans cette entreprise, la sociologie apporte son point de vue relativement extérieur aux mobiles des personnes. La psychanalyse entre directement dans les mobiles profonds des personnes et apporte un éclairage endopsychique sur les processus par quoi nos mœurs se mettent en place. Mais encore ne s’agit-il là que d’une anthropologie synchronique, celle qui peut  considérer les mœurs comme un système à un moment donné. Il existe aussi  une histoire des mœurs qui appartient pleinement aux recherches anthropologiques. Toutefois, toutes ces recherches, dans leurs diversités, n’excluent pas, et même appellent une anthropologie plus philosophique qui s’interroge sur ce qui produit les mœurs. Non pas sur leur histoire, qui n’éclaire que leur succession, mais sur leur genèse, c’est-à-dire sur ce qui les meut de l’intérieur. Il s’agit de trouver le moteur interne de l’évolution des mœurs.

Le projet philosophique de Kant, qu’il appelle une métaphysique des mœurs, et qui consistait à dégager une morale universelle pouvant fonder les bonnes mœurs, ce projet, nous ne pouvons plus y croire. En revanche, nous pouvons aujourd’hui proposer à la philosophie la tâche de pénétrer, autant qu’il est possible, dans la dynamique interne des mœurs. Pour ce faire, il faut se souvenir de la leçon de Spinoza, qui définit parfaitement la position philosophique : pouvoir traiter des mœurs comme une question de géométrie, sans faire les affects personnels et cette manière dont nous voulons, dès qu’il s’agit de mœurs, nous  justifier nous-mêmes sur nos pratiques, par exemple en matière de mariage, en matière de sexualité, en matière d’éducation des enfants, etc. Pour accéder à cette posture philosophique, à ce regard de géomètres, il faut surmonter de nombreux obstacles, tous dûs à la pression sociale qui prétend imposer un certain nombre de dogmes en ces matières.

Pour donner un aperçu très cavalier de ce que peut être une dynamique philosophique des mœurs, on peut poser deux ou trois jalons. Lorsque Nietzsche, en 1887, explique comment on peut apprendre aux gens à être responsables, à faire des promesses et à les tenir, il renvoie à une théorie de l’éducation dure, et même cruelle. C’est par le châtiment qu’on a toujours dressé les individus, dit-il, et c’est avec une telle éducation qu’on peut produire des citoyens capables de devenir des personnes juridiques, c’est-à-dire des personnes pouvant prendre des engagements et les honorer, comme l’exige au fond le code civil. Nietzsche constate que la société policée européenne s’éloigne irréversiblement de cette conception cruelle de l’éducation : il y a un adoucissement des mœurs. Nietzsche interprète cette évolution comme une intériorisation de la cruauté sous la forme de la morale puritaine qu’il voit à l’œuvre dans la philosophie de Kant et qui a été la morale bourgeoise du dix-neuvième siècle. Mais Freud, qui lui aussi a mis en évidence cette intériorisation de la cruauté dans la morale, en souligne, en 1929, les dangers psychiques et ouvre la voie, sans y tomber lui-même, à un libéralisme de mœurs où les morales traditionnelles trouveront leur ruine. Ce libéralisme éduque les êtres humains de telle sorte qu’ils ne parviennent qu’imparfaitement et de moins en moins à devenir des personnes juridiques entrant dans les catégories du droit civil. C’est le droit civil en tant que tel qui se trouve alors en crise, faute d’avoir des hommes qui puissent en relever les défis. La course du droit après les mœurs peut recevoir, en effet, cette signification. Le mariage par exemple, en tant qu’il repose sur le sens de la promesse dont Nietzsche a montré combien il ne peut s’acquérir qu’au prix d’une sévérité éducative, est une institution désormais intenable pour des hommes et des femmes qui ne sont plus capables d’en honorer les exigences. Le droit pénal devient l’ultime refuge de la cruauté et c’est pourquoi il connaît une sorte de durcissement qui est très inquiétant. Le libéralisme de mœurs se double d’un mouvement répressif.

A partir de cette genèse très rapide du libéralisme des mœurs dans lequel nous vivons, on peut effectivement poser la question de la relation entre le droit et les mœurs. Au début du dix-neuvième siècle, Hegel soutient que les mœurs ne sont que la réalisation, dans la vie des gens, des grands principes du droit. Au vingtième siècle, on a plutôt vu que les mœurs entraient en contradiction avec le droit et que le droit devait s’adapter et courir après les mœurs. Mais, si nous en avons fini avec l’idée des bonnes mœurs, avec l’idée que les mœurs s’imposent aux individus par la loi, il n’empêche que les mœurs s’impose quand même aux individus, mais dans davantage par la pression sociale. Le travail social est-il au service de cette pression sociale ?

La dernière thèse que je voudrais soutenir ce soir devant vous, et qui va me ramener à l’Appel à une réforme de la justice familiale, c’est que, en régime libéral, l’institution judiciaire est une police de mœurs, mais qu’elle n’a pas de légitimité à l’être. Je vous demande encore un peu de patience pour suivre cette dernière analyse. Pour l’établir, il faut revenir au cœur de mon propos : l’expérience que l’existence peut faire, à travers la crise du divorce, de ce que sont les lois libérales en matière familiale.  

Je sais bien qu’on fait remonter notre régime actuel à la Révolution française, mais, dans sa réalité juridique, notre régime se met en place dans l’Empire napoléonien. Il se construit sur deux piliers : le code civil et le code pénal, qui en définissent l’architecture. Ce qui a peut-être le plus évolué, dans le code civil, ce sont les lois qui concernent le plus les travailleurs sociaux : celles qui ont trait à la famille, notamment mais seulement celles qui concernent le divorce et  la protection de l’enfance. Or ces évolutions ont brouillé la clarté de l’édifice juridique. Prenons l’exemple du divorce. Tant qu’on n’a voulu admettre que le divorce pour faute de l’un des conjoints, la loi qui le régit relève des trois étapes du droit pénal telles qu’on les a définit tout à l’heure: accusation, procédure d’examen et condamnation éventuelle d’un époux. Cela suppose, évidemment, qu’un certain nombre d’actes, qui ne relèvent pas directement du droit pénal, soient néanmoins considérés comme répréhensibles : l’adultère, l’abandon de domicile, etc. Aujourd’hui, ces actes ne sont plus répréhensibles, ils ne constituent plus en eux-mêmes des causes péremptoires de divorce et il bien difficile alors de maintenir l’idée d’un divorce pour faute. La violence d’un époux qu’on met souvent en avant relève du délit pénal et n’est pas une de ces fautes exclusivement civiles, relative à l’inobservance d’un contrat, qui puisse justifier le maintien du divorce pour faute.

Lorsqu’on a introduit le divorce par consentement mutuel, on est resté à moitié du chemin : on ne voit pas pourquoi, en effet, il ne serait pas un acte civil comme un  autre, relevant de l’autorité administrative, et l’on se demande ce que l’autorité judiciaire vient y faire.

C’est dire que la plupart des divorces, à l’heure actuelle, ne sont ni tout à fait des divorces pour faute, ni de simples actes civils : ils se jouent dans une zone indécise entre le pénal et le civil qu’il est bien difficile à la pensée de cerner clairement. On aurait pu montrer la même chose pour la protection de l’enfance en danger. En matière de divorce et de protection de l’enfance, on entre dans une sorte de droit des mœurs qui se caractérise par une grande confusion des catégories traditionnelles du droit.

Il en résulte une grande confusion entre le droit et les mœurs qui affecte pas tant le droit en lui-même que son application. Mais cette confusion nous renvoie à ce que nous appelons le droit. En philosophie du droit, Hegel, au début du dix-neuvième siècle, prend une position qui consiste à voir dans le droit l’expression d’une raison historique qui constitue une sorte d’absolu, de rationalité ultime qui s’impose à la conscience de chaque individu : le droit positif ne peut pas errer. Cette position n’est pas tenable car elle est liée à une téléologie rationnelle, qui, outre qu’elle cache une théologie de la raison, repose sur une conception du progrès culturel et politique que l’histoire du vingtième siècle suffit à démentir.

Si l’on en revient à une conception plus classique du droit, et aussi plus pragmatique, on dira, comme on l’entend souvent, que le droit est un instrument de pacification de la société, qu’il travaille à la paix civile.  

Marx a eu assez de réalisme pour comprendre que le droit est un outil de pouvoir. En critiquant la métaphysique du droit qu’on trouve chez Hegel, il critique également cette conception d’un droit neutre. Il soutient que le droit assure la domination de certains sur d’autres, et qu’il est une arme décisive dans la lutte des uns contre les autres. Ce qui s’observe, effectivement, au niveau de la lutte des classes, s’observe également au niveau de ce qu’on pourrait appeler la lutte des mœurs. Le droit assure la domination de certaines mœurs, qu’on n’ose plus appeler bonnes mœurs parce qu’elles ne s’appuient plus sur une morale, au détriment d’autres moeurs. Le droit ne comporte, à cet égard, aucune neutralité.

Mais comment le droit peut-il sauver l’apparence de la neutralité, tout en étant la promotion de nouvelles mœurs et en se faisant un moteur de la dynamique des mœurs ? Il ne peut le faire qu’en se scindant entre un droit des principes, qui demeure relativement neutre dans son expression, et un droit appliqué, qui est le droit mis en œuvre par l’institution judiciaire. C’est au niveau de ce dernier que le droit en vient à promouvoir les mœurs qui semblent les plus adéquates au régime politique en place. Et c’est ainsi qu’on en vient à l’une des thèses principales de mon livre. Il n’y a pas continuité entre le juridique et le judiciaire, le tribunal n’est pas le lieu où l’on se contente d’appliquer la loi. Il y a, au contraire, coupure, et même contradiction entre le droit tel qu’il est écrit dans le code civil et les solutions judiciaires telles qu’elles sont mises en œuvre dans les tribunaux. C’est pourquoi les meilleures intentions du monde ne peuvent qu’échouer. La médiation familiale, l’équilibre parental, etc : tout cela ce ne sont là que des mots pour faire diversion et empêcher de voir la logique de domination qui est profondément à l’œuvre. En s’abritant derrière l’abstraction du droit, on délègue à une institution le droit de l’appliquer d’une manière qui donne l’avantage à certaines mœurs. Que le droit soit abstrait, c’est exact. Mais faut-il, lorsqu’on cherche à en dégager des solutions concrètes, le faire en réintroduisant une logique de la domination des uns sur les autres ? Au nom de quoi peut-on dire qu’il y a certaines choses qui se font (bonnes mœurs) et certaines choses qui ne se font pas (mauvaises mœurs) ?  

Pour finir, je dirais que l’expérience que fait l’existence qui se trouve confrontée à un conflit familial qui devient procès l’amène à découvrir, pour peu qu’elle y réfléchisse, que la loi positive, le droit qui offre pourtant une si belle apparence,  ne sont que des outils dont on se sert d’une certain façon pour favoriser des mœurs où le pulsionnel reçoit plus de valeur que ce qui est authentiquement moral. Qui assure ce travail du rabattement du juridique sur une logique de domination ? Réponse : l’institution judiciaire et le travail social qui en est l’auxiliaire. Il en résulte du désespoir.

A partir de là, le sens de tout mon livre peut se résumer en quelques mots : remplacer, dans l’application du droit, la logique de la domination par une démarche éthique et renouveler les institutions démocratiques par une approche éthique des conflits et des crises de l’existence.

 

 

 

Par justiceetfamille.over-blog.com
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Les lois et les processus de parole

Conférence de Saint Chamond, décembre 2010

 

 

Je remercie l’association ATSL d’inviter ici quelqu’un qui se présente comme philosophe et de laisser entendre par là même que la philosophie pourrait avoir un rôle à jouer dans la formation des travailleurs sociaux. D’autant que la philosophie, aux yeux de la psychanalyse, ça ne représente pas grand-chose. « Misologie » : c’est le mot inventer par Platon pour désigner tous ceux qui portent une sorte de haine à ce qui se présente comme pensée. Aujourd’hui, on pourrait presque croire que les meilleurs misologues, ce sont justement les psychanalyses. Lorsque Lacan critique Hegel et l’idée du savoir absolue, il penche à faire tomber toute la philosophie sous le coup de sa critique. On lui prête même d’avoir dit, le 26 novembre 1969, ceci : « La philosophie, dans sa fonction historique, est cette extraction, cette trahison, je dirais presque, du savoir de l’esclave, pour en obtenir la transmutation comme savoir du maître ». C’est oublier que longtemps avant Lacan, longtemps avant Freud, quelqu’un avait déjà adressé une critique semblable à Hegel : il s’agit du danois Kierkegaard. Ecoutons une phrase comme celle-ci : « L’embarras de la pensée abstraite se montre précisément dans toutes les questions d’existence, où l’abstraction escamote la difficulté et la met de côté, puis se vante de tout expliquer ». Kierkegaard fait bien le reproche à la pensée d’être une vaine prétention au savoir absolu, ce qui est effectivement volonté de maitrise. A cela, il oppose que ce n’est que dans et par la subjectivité que de la vérité peut se faire jour. C’est ce qu’il appelle « devenir subjectif ».  La philosophie existentialiste délaisse donc la position du maître pour s’intéresser aux situations d’existence, ce qui pourrait peut-être intéresser le travail social, qui intervient toujours justement dans des situations d’existence singulière.

Il n’empêche que, s’agissant du travail social, ou du travail judiciaire, qu’on aimerait bien pouvoir faire copuler dans ce qu’on appelle le socio-judiciaire, on pourrait bien penser que ça ne regarde pas le philosophe, qu’il n’y connaît rien, qu’il n’est justement pas un praticien et qu’il ferait mieux de rester cantonné dans les lycées et les universités, là où le philosophe peut reproduire la philosophie sans trop déranger le monde comme il va. Voilà bien une exclusion qui pourrait faire réfléchir le psychanalyste, que Lacan définit comme étant structurellement l’objet d’un rejet. Tiens, tiens ! Et si la place de l’analyste n’était pas si nouvelle ? Si cette place avait déjà été ouverte par celui que Platon appelle le philosophe, en songeant à Socrate. Car l’une des idées de ce Socrate, dont l’exclusion a quand même été très radicale, c’est que le philosophe est précisément celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Et précisément pour cela qu’il sait n’y rien connaître, n’étant, comme on dirait aujourd’hui, ni un clinicien, ni un praticien, mais un ignorant.

On peut même se demander si le psychanalyste dépasse le stade du miroir lorsqu’il dit qu’on « ne peut nier que la philosophie ait jamais été autre chose qu’une entreprise fascinatoire au bénéfice du maître ».  Qu’un séminaire, en l’occurrence le dix-septième, tellement soucieux d’éclairer toutes les formes de dogmatique politique, commence par une formule aussi dogmatique nous met bien sur le chemin d’un inconscient… Car si la philosophie n’est pas autre chose que ce qui est dit là, c’est qu’elle l’est toute, toute entière et sans reste. A nous alors de prendre le psychanalyste à son propre jeu en lui disant : attention, elle l’est peut-être, mais pas toute ! L’existentialisme, c’est le reste.

 Mais pour préciser cette histoire d’une « entreprise fascinatoire au bénéficie du maître », ne pourrait-on pas penser que le philosophe ici est le miroir où le psychanalyste se reconnaît. Car enfin, est-ce que ce n’est pas toujours la tentation du psychanalyste de tenir, notamment dans les instituions de travail social où il intervient, le discours du maître ?

Pour répondre à cette question, je vous propose un étalon, un instrument de mesure. D’abord une remarque de méthode : dans le jeu de miroir entre le psychanalyste et le philosophe, il est bon de prendre au psychanalyste lui-même les outils qui peuvent servir à déconstruire son discours. L’instrument est de remarquer comment jouent deux signifiants-maîtres dans le discours du psychanalyste : la loi et le juge.

A propos du discours du maître, Lacan nous dit qu’il est toujours en référence à la loi. Prenez, par exemple, un jugement, la manière dont on l’écrit,  dont on le rédige, ou un arrêt, vous verrez bien ce que c’est que le discours du maître, et notamment dans la manière dont on met en exergue, non sans quelque artifice parfois, l’article ou les articles de loi. Du magistrat, on peut dire que s’il est payé pour quelque chose, c’est vraiment pour faire fonctionner le discours du maître. Et le psychanalyste, du moins dans cette séance de la rue d’Ulm du 14 janvier 1970, au cas où on puisse hésiter sur ce qu’est la loi, prend soin de préciser : « entendons la loi en tant qu’articulée, cette loi même dans les murs de laquelle nous recevons abri, cette loi qui constitue le droit ». Cette précision n’est pas sans nous laisser quelque peu rêveur ! Le saviez que le droit est constitué de la loi ? Moi, je croyais que des lois, il y avait beaucoup, des lois qui s’équilibrent plus ou moins, qui peuvent être en tension, certaines qui se promulguent, d’autres qui s’abrogent. Eh bien non ! Pour le psychanalyste, il y a la loi, et cette loi viendrait ensuite se difracter en articles. En réalité, la conception du droit qui est implicite dans cette remarque de Lacan, c’est celle du droit comme code. Un code, je veux dire le code civil ou le code pénal, c’est une unité, une architecture, une structure, allez on peut le dire si l’on veut suggérer que Lacan se fait du droit une conception structuraliste. Or, il faut bien savoir qu’historiquement, en France, la codification du droit, c’est l’œuvre napoléonienne. Tout se passe comme si, pour Lacan, toute loi est d’Empire. Qu’en est-il alors de la variété, de la superposition et de la complexité des lois dans la démocratie ?  Pourquoi manquer à ce point d’interroger le droit et les lois dans leur historicité et leur signification politique, variable selon les régimes ? Eh bien, parce que la loi est comprise par le psychanalyste comme signifiant-maître. Et le propre du signifiant-maître, c’est qu’il ne se discute pas, qu’il ne se divise pas, qu’il ne se nuance pas. Lacan le formule encore de la manière suivante : « Il n’y a pas trente-six façon de faire des lois, que la bonne intention, l’inspiration de la justice, les animent ou pas, car il y a peut-être des lois de structure qui font que la loi sera toujours la loi située à cette place que j’appelle dominante dans le discours du maître ». Cela signifie, comprenons bien, que le psychanalyste écarte, ou relègue à un rang secondaire, la question de savoir si une loi est juste, ou celle de savoir comment elle se fait, c’est-à-dire la question de la constitution. Lacan reconnait bien que la loi « ne doit certes pas être tenue pour l’homonyme de ce qui peut s’énoncer ailleurs au titre de la justice », ce qui veut dire qu’il faut bien distinguer la question de la loi de la question du juste. Et qu’une loi soit juste ou pas, le psychanalyste nous fait bien comprendre qu’il s’en fiche. Et la question qui se pose à nous est alors de savoir si la politique n’est pas justement l’inconscient du psychanalyste.

En philosophie, on ne craint pas un peu de nuance, ce que je m’empresse d’apporter. Il faut bien voir que le séminaire nommé « L’envers de la psychanalyse » s’inscrit dans une stratégie. Il s’agit de critiquer la savoir absolu, de faire comprendre que la totalité est un danger, que l’unité est un leurre. Là-dessus, vraiment, il n’y a rien à redire, et je ne serais que le plus docile disciple de Lacan. Mais la stratégie est d’établir que la psychanalyse est le seul outil pour échapper à la totalité et à l’unité. Il faut donc que la philosophie et la politique soient entièrement soumises à ces deux principes, et qu’elles servent de faire valoir à la mi-science et au mi-dire de ceux que Lacan vise à former comme les chevaliers du petit peu et du petit bout. Mais de cette stratégie découlent au moins trois effets pervers. Le premier, déjà dit, est de ne pas voir que la philosophie n’est pas toute du côté du maître. Le deuxième, c’est de figer la politique comme ne pouvant rien être d’autres qu’un discours de maître, et de figer la loi, comme ne pouvant rien être d’autre qu’un signifiant-maître. L’inconscient du psychanalyste, alors, est qu’il ne veut rien savoir d’un autre style législatif, d’une législation précisément démocratique dans laquelle les lois résulteraient d’un processus civique de négociation, de discussion et s’appliqueraient, j’y reviendrai, dans un processus de parole partagée. Et il découle le troisième effet pervers : c’est que le psychanalyste, pour pouvoir bien différencier la spécificité de son travail dans la structure des discours, a besoin du discours du maître, a besoin de la loi dans son acception la plus impériale et impérative. Peut-être en a-t-il besoin pour que l’analysant hystérise assez son discours. Au point que s’il arrive que le maître ne soit pas assez maître et la loi pas assez impérative, c’est lui, le psychanalyste disciple de Lacan, comme on le voit tous les jours dans les institutions, qui tiendra le discours du maître et fera fonctionner la loi en signifiant-maître.  C’est là plus qu’un effet pervers, c’est une véritable déviance, dans quoi Lacan ne tombe pas mais qui dit néanmoins quelque chose sur son structuralisme. En effet, comme toute structure ne se définit que par la différence, on peut voir l’un des termes de la structure s’ériger en garant de la structure et se substituer au besoin  à un autre terme supposé faiblir, en l’occurrence le maître et la loi.

Au point que le psychanalyste peut parfois, pour des exigences qui tiennent au besoin de sa pratique, vouloir de la loi, de la loi impérative, et vouloir le régime qui va de pair. C’est ce qui explique quelque chose que vous constaterez bientôt, c’est qu’on ne peut pas dire que la psychanalyse soutienne toujours et massivement l’évolution des institutions dans un sens d’un fonctionnement plus démocratique, c’est-à-dire plus dialogique. Nous allons le voir à propos du fonctionnement de l’institution judiciaire, en montrant que la psychanalyse trouve en la médiation familiale quelque chose qui lui est tout à fait étranger. Mais nous pourrions aussi l’étudier à propos des institutions de prise en charge des personnes, celles où oeuvrent la plupart des travailleurs sociaux. C’est un peu comme s’il y avait une mauvaise pente de la psychanalyse, qui ne la compromet nullement dans son ensemble, et qui ne la rend même que plus nécessaire. Car, comme m’entendent bien, je crois que des psychanalystes, il en faut beaucoup auprès des travailleurs sociaux. Mais cette mauvaise pente, il faut l’avoir repérée.  C’est la déviance du discours de l’analyste en discours du maître. C’est le fait de ne pas interroger l’inconscient politique de l’analyste. C’est le risque de voir la psychanalyse demander la restauration, au niveau des institutions, d’un modèle politique qui n’est plus de mise en démocratie, bien que démocratique la république actuelle ne le soit pas dans l’âme. Ce modèle, c’est celui que décrit bien Hobbes, le philosophe de la monarchie absolue : comme les hommes n’arrêtent pas de se battre entre eux, il faut une loi pour arrêter la violence, et peu importe qu’elle soit juste. Il faut un maître pour exercer le pouvoir, et peu importe que les sujets y perdent leur liberté. Eh bien, il faut retenir la psychanalyse contre cette mauvaise pente, et cela ne veut pas dire la faire tomber, à l’inverse, dans les ornières d’une pensée libertaire avec laquelle elle s’est trop comprise, en sa tradition reichienne. Psychanalyse libertaire dont j’ai beaucoup fait la critique dans certains de mes livres. L’esprit d’une démocratie de citoyens responsables n’a rien à voir avec l’esprit libertaire, ni même avec l’esprit d’utopie.     

Développons un peu notre analyse à propos du deuxième signifiant-maître annoncé tout à l’heure, outre la loi : à savoir le signifiant juge. Comme le propre du signifiant-maître, c’est qu’il ne tolère pas la discussion, on m’a dit, à propos de mon dernier livre, que je voulais, au moins en pensée, supprimer les juges dans les affaires matrimoniales. Alors que je soutiens l’idée d’une refondation de  l’institution judicaire en son mode d’intervention dans les familles et celle d’une redéfinition du travail des juges en ce qui concerne le droit des personnes, ce qui ne signifie pas, que je sache, une quelconque suppression de quoi que ce soit. Cette réaction, en revanche, indique beaucoup de ce qu’il en est du signifiant-maître : l’interroger serait déjà le mettre en péril ou  nuire à ce qu’on appelle son autorité. Dans un livre qui s’appelle L’Etat et les liens familiaux , j’ai montré que le mot « loi » peut s’entendre à bien niveaux et sous bien des registre, ce qui signifie que LA loi, ça n’existe pas. De la même manière, dans mon dernier ouvrage, j’ai montré que le juge pouvait travailler de bien manière et qu’il n’est pas le seul tiers possible dans une situation de conflit : car il y a de nombreux tiers, et LE tiers en tant que tel, ça n’existe pas. Je veux dire par là que le signifiant-maître, à savoir ces mots qui impressionnent et auxquels on donne beaucoup d’autorité, il faut les interroger. Non pas les faire fonctionner, mais les soumettre à l’analyse historique et politique. Qu’est-ce qu’un magistrat ? Est-ce le petit roi de la procédure, le monarque absolu de la salle d’audience ? Non, ce n’est pas là une conception démocratique de l’institution judicaire. Avec l’affaire d’Outreau, on a quand même vu où ça mène l’autocratisme judiciaire. Tous les jours, on en voit qui reçoivent dans leur bureau feutré et y font régner la toute puissance de leur humeur, leur surdité de leur impatience ou la parole cassante de leurs certitudes, expressions diverses d’une certaine conception de leur métier où la composante sadique saute aux yeux. Ceux qui ont un peu d’expérience le savent et, aux autres, je le jure. Dans une procédure civile, qu’est-ce que c’est que dire la loi ? Ce n’est pas faire tomber une décision sur des personnes, comme s’il s’agissait d’une sentence. Une décision sur quoi il n’y aurait rien à dire. Au contraire, de la loi, il y a beaucoup à dire et beaucoup à redire. Aucune décision judiciaire, même si elle s’affuble en cour d’appel de cette robe d’autorité qu’ont les arrêts, aucune décision ne peut prétendre arrêter l’échange des paroles et la discussion continuée.

C’est par là que se définit le rôle propre du travailleur social. Lacan ne définit pas le discours du travailleur social. La question reste donc ouverte. Je peux donner un éclairage philosophique. Pas celui de la philosophie abstraite, philosophie de ces professeurs qui se posent comme les ultimes gardiens  d’un régime quel qu’il soit. Mais de ce qu’il en reste de la philosophie quand on a écarté les systèmes et les justifications idéologiques, je parle de ce reste socratique ou existentialiste.

La première question est de savoir si le travail social s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler l’organisation socio-judiciaire de la société. Tout est une question de montage. La politique, c’est souvent de la mécanique. Il faut être naïf comme un philosophe pour croire que la politique se fait avec des idées. La politique, c’est une pratique de la domination qui repose sur une certaine manière de mettre en mouvement les gens et selon certains modes de transmission du mouvement. Le socio-judiciaire, c’est quelque chose qui marche et qui fait marcher. Le socio-judiciaire, ça fonctionne. Ca suppose qu’il y a un Etat qui transmet un mode de vie, qui inscrit certaines mœurs dans la vie des gens. Mais l’Etat, ce n’est pas que de l’exécutif. Le judiciaire, ça fait partie de l’Etat. D’ailleurs méfiez-vous de tous les poncifs sur la séparation des pouvoirs : ils nous voilent le fonctionnement réel de la mécanique politique. La séparation, ça n’est qu’une sorte de répartition du travail. Mais la séparation, ça n’empêche pas la transmission du mouvement : la volonté de l’Etat, ça commence au gouvernement, ça passe par la Parlement, ça finit au tribunal. Et le tribunal, il délègue, il a besoin lui aussi d’auxiliaire : un expert par ci, un éducateur par là. Vous voyez comment, dans ce montage, le travailleur social est principalement un exécutant.

Qu’est-ce que c’est l’exécution ? La politique, c’est de la parole qui fait agir. Vous trouvez ça à tous les niveaux. L’exécutif décrète, le législatif promulgue et le judiciaire donne force exécutoire. De l’exécutif à l’exécutoire, c’est la même mécanique où la parole n’a de sens qu’à faire agir. Le travail social, dans ce montage, est la face la plus négociée, la plus persuasive d’une parole qui garde force exécutoire. Au bout de la discussion, il s’agit bien que ça s’exécute. Il s’agit bien d’une conception du travail social, celle qui correspond à son inscription dans le socio-judiciaire. La parole du travail social trouve alors dans la loi son alpha et son oméga. La parole commence par être celle de la loi et, après tout un tas de discussions qu’on peut assimiler à de la parlote, la parole doit venir s’accorder à la loi et finalement la répéter. La loi est alors la parole-pivot. D’une certaine manière rien ne doit parler que la loi elle-même, dans une mécanique où, développant sa propre dynamique, elle est appelée à revenir à elle-même. Si vous vous demandez ce que c’est, par exemple, une ordonnance ou un jugement, vous voyez bien que c’est de la parole écrite qui va faire beaucoup parler mais qui attend finalement, puisqu’il y a là-dedans de la force exécutoire, d’être reprise et répétée dans la parole de gens. Ce qui peut se faire, par exemple, sous cette forme : oui, cette famille d’accueil est ma frère famille, puisque j’y ai été placé judiciairement, et c’est ainsi que le dit fait le vrai.

 Seulement ce n’est évidemment pas la conception philosophique de la parole que je viens de vous exposer là. La parole philosophique est dialogique et elle est dialectique. Ce sont deux adjectifs qui sont formés à partir du mot « dialogue ». Qu’est-ce que le « dia » ajoute au logos. Il n’y ajoute rien, il lui retranche. Les philosophies du logos, et il existe beaucoup, tombent tout à fait sous le coup de la critique psychanalytique de la philosophie : elles sont discours du maître. Le logos, c’est la vérité qui parle toute seule, c’est le monologue de la vérité. C’est de la vérité qui sort de sa latence et entre dans la présence. Autrement dit, c’est du savoir. Tout le monde pense savoir, et pas seulement le philosophe. Le travailleur social aussi pense beaucoup en savoir sur les questions dont il s’occupe. Le dialogue, c’est ce qu’il reste de la philosophie lorsqu’’elle renonce à la maîtrise. C’est la parole d’un reste. Qu’est-ce à dire ? Le « dia », c’est ce qui passe au travers. Le « dia », ça veut dire que la parole passe de l’un à l’autre, qu’elle est mise en partage, qu’elle s’échange : mais pas seulement.

 Le « dia » veut également dire que la parole passe au travers de celui qui la tient. Un dialogue, en effet, n’existe que si ceux qui parlent porte à la parole leur expérience. Ce n’est que si la parole est traversée par l’expérience de toute une vie qu’elle est une parole authentique et propre à nourrir un dialogue. La parole n’a cette valeur que si elle élaborer par le sujet qui la porte. Le poids de vie qui traverse une parole peut être variable aussi bien du côté du travailleur social que du côté des personnes auprès de qui il intervient. Le « dia » apporte au logos son épaisseur existentielle, son intensité subjective.

Mais le « dia » signifie encore autre chose. Le débat, c’est du face à face : mais pas le dialogue. Dans le dialogue, ceux qui parlent attendent de leur commune parole qu’elle les déporte de leur position propre et invente une tierce position qui ne soit ni celle de l’un ni celle de l’autre. C’est exactement cela que désigne aussi le mot « dialectique ». La dialectique se joue bien entre trois positions, mais le tiers, qu’on appelle la synthèse, s’invente comme dépassement interne dans l’affrontement de la thèse et de l’antithèse. Ce qui caractérise la dialectique, c’est le dépassement : c’est une parole qui s’oppose à elle-même et trouve en elle-même de quoi dépasser l’opposition. La parole philosophique, caractérisée par le « dia », exclut l’intervention d’un tiers extérieur, d’un tiers-juge qui voudrait arbitrer. Le modèle du tiers-arbitre est fait pour justifier la parole du maître, toujours. La parole dialogique ou dialectique ne manque pas d’un tiers, mais c’est un tiers produit par le processus même de la parole, un tiers immanent au dialogue. Eh bien, ceci n’est pas si difficile que cela à comprendre. Le médiateur est celui qui aide les gens à trouver la position tierce qui dépasse l’affrontement. Le juge est celui qui intervient du dehors et du dessus et s’arroge d’être lui-même le tiers. Le médium est le principe actif du dia-logue. Le médium est celui qui se met au milieu, le tiers-arbitre est celui qui se met au dessus. Le médium est celui qui fait avec les moyens des gens ; le tiers-arbitre est celui qui se donne à lui-même les moyens de faire plier les gens. Le processus de la médiation fait de la parole du médiateur un médium ; la procédure judicaire ne se sert de la parole que pour dire la loi qui prétend mettre fin à la parole. 

J’ai essayé de vous montrer que la conception socio-judicaire de la parole n’a rien à voir avec la conception de la parole qu’on trouve dans la philosophie dialogique. Que doit être la parole du travailleur social ? Je viens défendre l’idée d’une hétérogénéité à maintenir entre le travail social et la procédure judiciaire. Le socio-judiciaire existe par ce trait qui correspond à une copule. C’est cette copule qu’il s’agit de suspendre. Vous travailleurs sociaux, ne copulez pas avec les magistrats. Ne copulez pas avec le discours de la maîtrise ou de la magistrature. C’est d’une autre parole qu’il y va dans votre pratique, d’une parole dont le pivot n’est pas la loi mais l’expérience.

Le discours de l’analyste, s’il ne se fait pas prendre par la mauvaise pente qui le porte vers le discours du maître, est parfaitement en accord avec ce qui, dans la philosophie, fait de la parole une élaboration subjectivante de l’expérience.

Le juge, du moins au civil, peut lui-même délaisser sa position de maîtrise pour laisser aux gens l’espace où ils pourront élaborer une parole dialogique, avec l’aide du médiateur et du travailleur social. Il le peut et il le doit car une institution démocratique se définit précisément comme la mise en retrait du signifiant maitre.   

Le défi, dans toute situation humaine, c’est de pouvoir réintroduire l’homme comme être parlant. La violence, c’est l’impossibilité de parler. La loi, si elle prétend mettre fin à la parole, est chargée de violence, et elle appelle la violence en retour. Surtout les lois injustes. Il n’est pas indifférent que la loi soit juste ou injuste. Pourriez-vous, sans en avoir honte, vous faire exécutants de lois injustes ? C’est la parole, dans sa justesse et son authenticité, qui éteint la violence, et non pas la domination.

Je vous propose donc une définition du travail social qui soit en accord avec ce qui, dans la philosophie, exclut la parole du maître, et donc toutes les formes de totalitarisme. Et donc avec ce qui, en la philosophie, nourrit l’esprit démocratique. Selon cette définition, le travail social est une manière de s’immerger dans  une situation d’existence, au cœur d’une crise, et de se servir de la parole pour aider les personnes à élaborer cette situation critique en une expérience subjective.

 

Par justiceetfamille.over-blog.com
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Les désordres croissants dans les relations entre les femmes et les hommes dans la société d’aujourd’hui conduisent à des situations éducatives qui, pour n’être pas entièrement nouvelles, sont tout de même beaucoup plus fréquentes qu’auparavant. Ces situations éducatives posent des problèmes particuliers dont nous voudrions discerner les enjeux. De quelles situations éducatives voulons-nous parler ?

Nous ne pensons pas à l’enfant qui vit la séparation de ses parents. Les questions que pose la séparation des parents, surtout si elle est conflictuelle, nous les avons déjà abordées plusieurs fois dans d’autres contextes. Mais ces situations qui sont la suite d’un échec de l’union parentale, il faut les distinguer d’autres situations, assez différentes : celle où un enfant est amené à vivre avec un parent auprès de qui il voit se succéder un nombre important de partenaires. Les amants (ou « copains ») de la mère ou les maîtresses (ou « copines ») du père font alors partie de ce qui s’installe comme un système familial particulier. Il nous semble que ces situations posent des problèmes spécifiques, que nous n’avons pas encore abordés. Comment l’enfant peut élaborer ces situations de vie en fonction de son âge ? Quels retentissements cela peut avoir sur sa vie affective ultérieure ?

Sur ce point, nous avons commencé par interroger la psychologue Isabelle Filliozat. Elle a d’abord posé la question du temps que le parent consacre à l’enfant. En effet, s’engager dans une histoire d’amour pour un parent, puis dans une autre et une autre encore, accapare le parent, lui prend beaucoup de temps et surtout d’attention. Est-ce que, du coup, l’enfant ne devient pas périphérique, voire encombrant ? Est-ce que cela ne peut pas conduire à le faire garder trop souvent ou à le livrer à lui-même face à la télé, à l’ordinateur ou à un livre ? En réalité, c’est la question de l’enfant délaissé qui est ainsi posée. L’enfant délaissé n’est pas l’enfant abandonné : on le prend en charge, on lui donne les soins dont il a besoin, mais avec la tête ailleurs si je puis dire. On ne lui consacre ni l’attention ni l’amour dont il a besoin pour se sentir bien. Dans une telle situation, l’enfant va développer des symptômes, comme les maux de ventre ou de tête, l’énurésie ou les fièvres à répétition. Peut-être est-ce pour attirer l’attention sur lui. Peut-être est-ce une demande d’amour. Le parent trop préoccupé par une vie amoureuse chaotique et dans l’agitation mentale qui l’accompagne est-il encore en disponibilité suffisante pour élever son enfant ? Si l’on pense, parfois, que la plante a besoin qu’on y consacre une pleine attention pour qu’elle pousse, combien ne le dira-t-on pas encore bien plus de l’enfant ? L’enfant est un appel à la présence. Il sait très bien quand un parent est vraiment avec lui, dans une relation riche, ou quand un parent est absent tout en faisant semblant d’être là. La fausse relation ou la relation feinte ne peut être interprétée par l’enfant que comme un manque d’amour.

Nous avons ensuite évoqué la question du vocabulaire dont on se sert pour désigner les partenaires qui passent dans la vie du parent. Pour Isabelle Filiozat, il faut employer un vocabulaire transparent qui ne donne pas à l’enfant le sentiment qu’on lui ment. Le problème qui se pose là, néanmoins, c’est que pour être clair avec l’enfant, il faudrait que le parent puisse être au clair avec lui-même. Or, dans des situations comme celles-ci, qui ne font jamais sans une ambiguïté névrotique, le parent est le plus souvent dans une certaine mauvaise foi à l’égard de lui-même, et ne peut être clair avec lui-même, étant pris dans ses propres espérances ou ses propres craintes, dans le jeu de ses propres refoulements. De plus, il y a des situations pour lesquelles il n’existe pas de mots vraiment adaptés dans la langue. Par exemple, un partenaire peut bien être moins qu’un amant et plus qu’un copain, sans être pour autant un fiancé. Notre vocabulaire a été forgé pour désigner des situations relativement claires et se montre insuffisant pour désigner des relations marquées par l’ambiguïté. De plus, comment désigner qu’un homme est un amant ou qu’une femme est une maîtresse sans confronter l’enfant à la réalité d’une sexualité d’adulte qu’il n’est pas prêt à comprendre ? L’enfant est donc forcément mis dans une situation d’incompréhension qui lui semblera insécurisante. Il mesurera l’écart entre ce que le parent lui dit, en toute sincérité, et ce que lui, beaucoup plus lucide, beaucoup moins aveuglé que son propre parent, ressent dans cette situation. Il y verra souvent plus clair que l’adulte mais sera enclin, par loyauté et parce qu’il ne maîtrise pas assez l’expression verbale pour se faire entendre, à parler dans le sens de ce que lui dit son parent. Il va donc se trouver en porte-à-faux entre le discours qui se tient et la situation qui se vit.

Isabelle Filiozat distingue la vie amoureuse du parent, sur laquelle il faudrait mettre l’enfant au clair, et la vie sexuelle du parent, sur laquelle il n’y aurait rien à dire à l’enfant. Seulement, on se demandera si, dans certaines situations, la différence est si facile à faire. J’ai remarqué, pour ma part, que les questions que l’enfant peut se poser sur sa propre sexualité sont largement teintées par celles qu’il se pose sur la sexualité du parent. De celle-ci, on pourrait même dire que l’enfant l’épie d’autant plus qu’elle ne s’inscrit pas dans un système d’habitudes, du fait qu’elle est chaotique. Isabelle Filiozat insiste pour dire que l’enfant ne pose des questions que pour être éclairé sur sa propre vie. Et pourtant, il arrive assez fréquemment aussi que le parent, enclin à la confidence, devance le questionnement de l’enfant et lui suppose une compréhension qu’il n’a pas, mais qu’il feindra parfois d’avoir pour faire plaisir au parent. En tout cas, le plus souvent, dans ces situations, le besoin ou le plaisir du parent est mis au centre, tandis que les besoins de l’enfant sont mis au second plan, ce que celui-ci ne peut ignorer tout à fait.

Nous avons abordé ensuite la question du lien qui se tisse entre l’enfant et la partenaire éphémère du parent. Il y a, évidemment, le cas où le partenaire du parent se place en situation de rivalité avec un enfant qu’il peut juger envahissant. Si l’on ajoute à cela les disputes qui peuvent s’en suivre entre le parent et son partenaire, on comprend tous les problèmes que la liaison parentale peut engendrer pour l’enfant.

Lorsqu’il n’y a pas ces problèmes de mésentente et de rivalité, Isabelle Filiozat insiste sur le fait que l’enfant tisse forcément une relation, plus ou moins riche, avec l’adulte de passage et que, lorsque celui-ci est demandeur, il faut s’arranger pour que cette relation puisse se poursuivre de quelque façon. Gérard Poussin, le psychologue bien connu que nous avons également interrogé, relève, lui aussi, combien le défilé de plusieurs partenaires rend l’attachement de l’enfant difficile, ce qui peut devenir une souffrance.

Gérard Poussin introduit la question de l’âge de l’enfant. Il lui semble, en effet, que l’adolescent n’aime pas du tout, au moment où il fait lui-même la découverte de la vie affective et sexuelle, avoir un parent qui est pris, de son côté, dans des problématiques identiques et n’a donc pas le détachement nécessaire pour soutenir son enfant.

Plus petits, les enfants peuvent être dérangés également par les perturbations affectives qu’engendre un changement fréquent du partenaire du parent. C’est sans doute autour de 8, 9 ans que l’enfant est le moins affecté par ces situations. J’ai remarqué, pour ma part, combien l’instabilité du parent peut produire chez l’enfant une inquiétude qui peut se traduire par la dispersion, la difficulté à faire attention à soi et au milieu, par l’énurésie et par un manque de soin accordé à soi-même, voire un manque de propreté. 

Ce que j’ai remarqué aussi, c’est combien l’enfant va avoir tendance à défendre le parent instable car il en ressent la souffrance et l’insatisfaction. De là à ce que l’enfant désire fantasmatiquement combler cette insatisfaction persistante chez son parent, il n’y a qu’un pas.  Il y a des cas, aussi, comme le fait remarquer Gérard Poussin, où l’enfant mal à l’aise peut être manipulé par l’autre parent, qui profite de cette situation pour détourner l’enfant, notamment de son père comme c’est le cas le plus fréquent. Mais, hors de ces cas d’aliénation parentale, le sentiment que l’enfant éprouve qu’il y a quelque chose de pas normal qui se passe à la maison va conduire à une sorte de fusion dans le secret qui colle, plus qu’il n’est souhaitable, l’enfant à son parent et retarde le moment de son indépendance psychique.

Plus tard, l’enfant, devenu grand, s’interrogera beaucoup sur la possibilité de construire un couple solide. L’instabilité du parent va endommager en l’enfant la confiance qu’il peut avoir envers les représentants de l’autre sexe. On peut se demander également si, au moment où un tel enfant va essayer de se mettre en couple, le parent instable ne va pas s’y intéresser de trop près, dans le sens où ce qui a pu lui faire difficulté dans ses multiples échecs va être réinterrogé à travers le couple de son propre enfant. Un tel parent, d’ailleurs, peut-il accepter que son enfant réussisse là où il a lui-même échoué et ne risque-t-il pas d’agir, consciemment ou inconsciemment, sur le couple de l’enfant aux fins de le faire échouer, attendant que cela vienne confirmer sa propre croyance dans l’impossibilité du couple ? On voit donc que la problématique des situations dont nous parlons ne s’arrête pas avec l’entrée de l’enfant dans l’âge adulte : elle se poursuit après mais autrement, quand le parent est mis en position d’être grand-parent.  

 

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